Alice Guy, l’oubliée de l’Histoire

Les frères Lumière, Gaumont, Pathé, tous nous évoquent, à la simple lecture de leur nom, le cinéma, tant ces inventeurs ont marqué de leur empreinte son Histoire et son industrie. Un nom manque cependant à l’appel, celui d’Alice Guy. Pourtant faisant partie des pionnières de cet art, Alice a vu son nom rayé des génériques pour être remplacé par ceux d’hommes, juste parce qu’ils l’étaient, et disparaître des annales pendant une longue période bien que l’invention de nombreux procédés stylistique et technique lui sont attribuables. Son combat, jusqu’à sa mort, fût de perpétuer son histoire grâce à ses Mémoires, remises au goût du jour et illustrées chez Casterman en septembre dernier et adaptées en documentaire par Arte.

 

De l’ombre aux Lumières

La lumière du soleil caressa pour la première fois les pommettes de cette icône du grand écran lors du printemps 1873. Son père disparaitra lui, avant même que sa fille fête son 20ème anniversaire. Face à la faillite et aux tristesses familiales, le besoin de gagner un salaire supplémentaire devient une nécessité. La jeune étudiante parisienne en sténographie n’hésite pas à se retrousser les manches pour aider sa famille.

Après avoir poussée la porte du Comptoir général de la photographie, la future réalisatrice se retrouve engagée en tant que secrétaire par un certain Léon Gaumont, lui donnant les clés d’accession au monde moderne formé de bourgeois, dans les beaux quartiers parisiens, moteurs de ce nouvel art dont les Lumières et Frédéric Dellaye. Cet emploi au plus proche de la vente d’appareils de prise de vue, combiné à sa curiosité sans faille, à sa volonté de se sortir de la misère et à son culot marqueront un tournant dans l’invention de l’industrie du cinéma.

 

Une avant-gardiste

La vente de ces appareils ne connaît pas le succès escompté. Une idée va alors germer dans la tête de la jeune femme : pourquoi ne pas offrir quelques « vues comiques » aux acheteurs de ces dispositifs sous-performants. Cette solution ne ravit pas son employeur et futur créateur du mythique studio français mais lui laisse une chance de s’exprimer. La première fiction voit le jour et La Fée aux Choux enchante le public. La nouvelle « directrice de prises de vues », selon ses propres termes, se voit alors confier un emploi à haute responsabilité à seulement 23 ans avec la direction d'un service spécialisé dans les vues animées de fiction chez Gaumont, qui créé le premier studio.

Durant ses onze années à ce poste, elle va révolutionner le cinéma. Réalisatrice, scénariste et monteuse, ses fictions et ses films comiques déclencheront le plagiat de certaines illustres figures comme Méliès dont les scènes ressemblent étrangement à celle d’Alice Guy. Les figurants n’hésitant pas à révéler les trouvailles scénaristiques contre quelques récompenses. Outre la première fiction, le premier péplum réalisé en s’aidant des premiers experts pour la fidélité de la reconstitution, l’utilisation de la bande 35mm, le fondue, l’accélération, le ralenti et le premier making-of sont à mettre au crédit de cette grande dame du 7ème art.

 

Une femme qui dérange

Mais son avance sur le monde se traduit surtout dans le sujet de ses films, abordant des thèmes sociaux forts. Alors que le monde ne connaît pas encore le mot « féminisme », que tous les grands rôles, hormis quelques places dans la culture, sont réservées aux hommes et que les femmes sont soumises à un mari ou un père, ce concept va devenir le cœur de certaines de ses œuvres, en attaquant avec ironie les clichés sur le désir féminin dans Une femme collante et Madame a des envies ou en inversant les rôles entre les deux sexes dans Les Résultats du féminisme pour choquer la gente masculine et mettre en exergue le principe de deux poids deux mesures régissant la société et malheureusement encore d’actualité.

La réaction de certains face à tous ces succès souligne bien ce problème puisque le nom d’Alice Guy sera effacé de ses propres films pour être remplacé à la réalisation par des hommes, Gaumont jugeant que : « ce n’est pas grave, ce n’est qu’un nom ». Le conseil d’administration du studio, voulant l’évincer pour stopper les tumultes provoqués par les projections de la directrice, envoie son mari, épousé deux jours avant, aux Etats-Unis. Contrainte d’abandonner son poste chez Gaumont pour suivre son époux Outre-Atlantique mais pas découragée. A Flushing puis Fort Lee, ses ambitions la poussent à monter sa propre compagnie Solax Film Co. qui devient l’une des plus grandes maisons de production devant Paramount, Fox ou Metro Goldwyn Mayer.

Encore les succès s’enchaînent et sa soif de justice lui font casser les codes. Lorsque des acteurs blancs refusent de tenir la réplique à leurs homologues noirs elle n’hésite pas à réaliser un film dont le casting est exclusivement tenu par des comédiens noirs et à virer les autres. Malheureusement, son rêve américain s’arrête lorsque son mari prend sa place de présidente jugeant qu’Alice « gêne les hommes qui désiraient fumer leur cigare en paix et cracher à leur aise tout en discutant des affaires », pour finalement couler la compagnie partir avec une jeune actrice, laissant la réalisatrice au talent sans nom divorcée et ruinée.

Son dernier combat fût, après son retour en France, de retrouver ses films mais seuls trois d’entre eux repasseront sous ses yeux. Son seul moyen de transmettre son histoire est alors d’écrire ses mémoires qui sortiront après sa mort, qu’elle rencontrera en 1968 dans l’indifférence totale et sans connaître une gloire méritée.

Proposé et rédigé par Lucas Coppens