Cinéma et culture LGBTQ+ au cinéma

Au fil des deux derniers éditos, nous avons parlé d’histoires : les récits de vie et de parcours, vus au prisme d’une identité marginale, sexuelle ou de genre. Pourtant, queer est un mot-concept qui désigne quelque chose de bien plus large qu’une identité sociale et/ou intime. Surtout, le cinéma permet toutes les tentatives, tous les points de vue, toutes les formes : il est à même de rendre compte de l’étendue immense et complexe de ce que ce mot désigne.
Alors, au cinéma, de quoi queer est-il le nom?

Il existe tout d’abord toute une collection de films qui dessinent, le plus souvent par la fiction, les contours de vécus queer historicisés : par exemple, Maurice de James Ivory met en scène une romance homosexuelle masculine dans l’Angleterre victorienne du début du XXème siècle. Si le vocabulaire dont nous disposons aujourd’hui pour comprendre ces identités et ces vécus n’est pas historique, les sentiments et les vérités vécues sont elles bien réelles et traversent les époques. Ces films ancrent et légitiment les vécus en montrant que la marge a toujours existé, dès lors qu’il existe une norme.
En ce sens, les adaptations audiovisuelles du roman-monument Orlando de Virginia Woolf ré-actualisent la compréhension de ce récit en lui associant nos mots contemporains - non-binarité, fluidité, transidentité. Queer c’est donc une histoire, à la fois réelle et cinématographique.

Le mot concerne aussi, et peut-être avant tout, une lutte. En effet, "queer" est à l’origine une insulte : signifiant bizarre, marginal d’une manière profondément négative, les personnes ainsi désignées se le sont ré-approprié, pour s’auto-déterminer. Lutter depuis les marges, c’est ainsi revendiquer non pas l’inclusion dans une norme oppressive et fermée, mais une véritable révolution voire un renversement des systèmes de valeur ordinaires. Le cinéma peut alors retracer ses luttes et même les incarner, jusque dans sa forme même.
En France, le désormais culte 120 battements par minute a fait connaître au grand public les actions menées par Act-up à Paris : il documente une époque, sur fond de fiction, et alimente le débat contemporain lors de sa sortie sur la nécessité de fonder des archives. Il rend compte d’un moment historique de militantisme, tout en se positionnant lui-même comme geste militant dans son époque.
Au-delà, certains films fondamentalement militants proposent jusqu’à une déconstruction même de la logique cinématographique : avec Tongues Untied, Marlon Riggs travaille autour de la notion de silence, pour faire s’élever les voix de jeunes hommes noirs états-uniens homosexuels. Il se débarrasse des conventions esthétiques et narratives pour proposer une forme autre, et par là même puissante.

Enfin, c’est une culture. La lutte et les objectifs politiques demeurent inhérents au vécu queer dans la société occidentale jusqu’à nos jours, mais ils n’en sont pas systématiquement les horizons. Depuis la marge, on peut aussi inventer son propre système de référence, ses propres manières d’entrer en relation, ses propres lieux de fête. Certains films font alors partie intégrante des références mobilisées en communauté, et d’autres agissent comme les témoins de ces moments de vie.
Ce sont peut-être ces témoignages-là qui sont rentrés le plus facilement dans la culture mainstream ces dernières années, comme le montre le succès de la série Pose ou encore la diffusion sur Netflix et le déploiement outre-Atlantique de l’émission de télé-réalité culte Ru Paul’s Drag Race.

Le cinéma, en tant que phénomène qui s’inscrit dans une culture sociale et politique en général, est le témoin - voire parfois l’instigateur ou le catalyseur - des dynamiques de pouvoir à l’œuvre dans les sociétés dans lesquelles il existe. S’il peut donc participer à (re)produire les oppressions, il est aussi un outil que l’on peut renverser, et s’approprier. Cette plasticité, à la fois politique et en tant que matériau artistique, en fait un lieu d’étude et d’expérimentation fascinant.
C’est pourquoi il peut tout à fait coller à la peau de ce qu’est le queer, et de tout ce qu’il englobe : tant dans ses sujets que dans ses formes, le cinéma se transforme et se plie, façonné et vu par des esprits libres de toujours ré-inventer, re-lire, ré-interpréter.

Éditorial proposé et rédigé par Cécile Gauclère