Cronenberg père & fils : (mal)sains de corps et d'esprit

Retour sur la filmographie du maître du body horror

Illustration par Sam Wolfe Connelly ('Scanners/The Brood' LP)

"La perception d'un film dépend de l'instant où vous le voyez." 

 

Disait David Cronenberg lors d’une interview donnée à Studio Magazine en 2002, en pleine promo de Spider, film oubliable au milieu d’une filmographie qui ne l’est pas. Film tournant aussi, dans la carrière du petit génie de l’horreur qui, à l’orée des années 2000, décide de tourner la page fantastico-gore qui a fait sa gloire pour se tourner vers un cinéma plus ancré dans le réel, plus psychologique.

Or, quand Cronenberg parle de la perception d’un film dans un contexte de réinvention de son cinéma et de réadaptation à de nouveaux enjeux, il est loin d’imaginer que, une vingtaine d’années plus tard, ce seraient bien ses premiers films que l’on citerait en exemple, dont les thèmes gores et glaçants feraient un triste écho à notre réalité.  

2020, année de pandémie mondiale, année où le monde entier s’est mis à vivre au rythme d’un virus encore inconnu, où les mots « endémiques » et « chaînes de contamination » sont devenus familiers pour grand nombre des habitants de la planète.

En 1974, David Cronenberg présente Frissons (« Shivers » en VO), son premier film. Il met en scène Emil Hobbes, scientifique canadien tentant des expériences avec un parasite. Ledit parasite, très contagieux, va rapidement se propager et chaque personne qui le contracte se transforme en effroyables zombies qui manifestent une avidité bestiale pour le sexe. La thématique de la contamination est déjà bien présente.

Il faudra attendre 1977 et Rage ! pour rencontrer le succès. D’un budget à 500 000 dollars il en rapporte 7 millions. David Cronenberg était né.

 

"Le corps est la source de l'horreur chez les êtres humains. C'est le corps qui vieillit; c'est le corps qui meurt."

 

Très vite, Cronenberg s’est fait maître du body horror : l’horreur organique, charnelle, malaisante. Il se penche sur l’intériorité des êtres et la déliquescence des corps. En présentant des corps mutilés, il montre les limites de l’homme. Il s’intéresse aux thèses du transhumanisme ; de la mutation pourrait émerger une nouvelle forme d’humanité délivrée des carcans, utilisant le corps pour explorer les capacités de l’esprit humain ; pour mieux les détruire, les mettre en perspective avec la réalité de la chair.

Entre 1979 et 1981, Chromosome 3 et Scanners tour à tour traumatisent et scandalisent le public pour leur horreur très visuelle, des corps sont mutilés dans le premier tandis que des têtes explosent littéralement dans le deuxième. L’horreur y est physique, sensorielle mais cérébrale.

Vient ensuite Videodrome (1983), film matrice du cinéma de Cronenberg dans lequel un poste de télévision se transforme en organisme pulsionnel et l’écran en une gigantesque bouche qui avale le spectateur. Dès les années 1980, Cronenberg anticipe une sphère médiatique qui empiète sur la réalité et prophétise l’influence des médias sur la société. Film troublant à bien des titres, « Videodrome » montre aussi l’échec d’une réincarnation.

Avec La Mouche qu’il réalise alors que son père est atteint d’un cancer, David Cronenberg fait un pas en avant dans le body horror en nous montrant un corps qui se décompose en temps réel. Traumatisant.   

 

"La civilisation, c'est la répression." 

 

A partir des années 1990, Cronenberg prend ses distances avec l’épouvante et le body horror pour s’intéresser à la psychologie humaine. Avec Crash, film scandale prix du jury du festival de Cannes 1996, il montre des gens s’adonner aux instincts les plus primaires, sans aucune once de jugement moral. David aime gratter là où ça fait mal, mettre ses spectateurs dans des situations inconfortables. Dans ses films, tout est érotique et sexuel, même la mort. Pas question de dénigrer les fantasmes, tout est imaginable. Ses films interrogent les travers de l’homme en posant des questions sur les pulsions et les frontières de la morale humaine. Cet attrait pour la psychanalyse on le retrouvera dans A dangerous Method dans lequel Viggo Mortensen incarne Freud.

Body horror gore, violences, sexualité, mutations, expériences, technologies : le cinéma de David Cronenberg c’est tout ça et bien plus encore. Une filmographique hybride comme les corps qu’elle met en scène. Dans l’attente fébrile de la sortie de « Crimes of the Future », homonyme d'un précédent projet du réalisateur, annoncée pour 2022, on peut se rassasier en jetant un coup d’œil aux premiers films de son rejeton Brandon, dont le dernier en date, Possessor, a fait grand bruit à Gerardmer et entend réconcilier le public avec l’horreur psychologique et le cinéma de contamination.

* * *

Cette semaine, The Film Society vous propose 6 films, chacun à sa manière représentatif d'une facette du cinéma du grand David, en plus du dernier film du fils Brandon, afin de donner une vision globale du passé, présent et futur du clan Cronenberg sur nos écrans.

Gloire à Brandon et David Cronenberg !

Éditorial proposé et rédigé par PierreSenecal