Échange(s)

Une thématique au cinéma

Cette thématique aurait pu amener à parler d’un film assez exceptionnel – L’échange - réalisé par Clint Eastwood en 2008, racontant comme une mère perd son enfant au profit d’un autre. Et pourtant, c’est une toute autre direction que nous allons prendre aujourd’hui. Verbaux, tactiles ou visuels : quels sont certains des plus beaux échanges du 7ème art ?

Commençons côté dialogues à deux personnages marquants. Dans son film Hunger (2008), Steve McQueen met en scène la grève de la faim effectuée par des prisonniers politiques en pleine guerre civile irlandaise. Un moment fort ? Ce plan fixe de 17 minutes qui capte la discussion entre Bobby Sands - leader du mouvement de grève - et un prêtre expose avec justesse le questionnement moral de cette décision. Partant de discussions anodines, le dialogue se dirige vers un débat sur l’utilisation de formes de violence comme protestation. Un questionnement très actuel en somme... Saluons la performance de Michael Fassbender – ce monstre du jeu – et Liam Cunningham, réellement impressionnante.
 Autre échange verbal marquant : chez Alan Clarke dans son film Scum (1979). Racontant l’histoire de trois jeunes difficiles admis dans un centre de redressement pour jeunes made in UK, on assiste à un moment charnière du film par le dialogue charismatique entre le jeune philosophique Archer et son gardien. L’écriture pousse des questions existentielles sur la hiérarchie, et renvoie le garde vers ses propres travers. On a là une opposition dialogue/obscurantisme uniquement dirigée par un plan large et un champ / contre-champ. Lorsque le gardien demande à Archer pourquoi il sourit tout le temps, ce dernier répond : « It takes sixty muscles to frown but only thirteen to smile, so, why waste energy ? ». À méditer.


On peut également parler de quelques échanges plus déchirants. Alors que la twittosphère a fait beaucoup de bruit pour rien concernant la scène de déchirement entre Adam Driver et Scarlett Johannson dans Marriage Story (2019) de Noah Baumbach, on préfèrera parler de la belle gradation amenée par Damien Chazelle dans La La Land (2016) lors de la discussion attablée de Emma Stone et Ryan Gosling, où les regards des deux acteurs se durcissent au fur et à mesure jusqu’aux larmes. 
On passe en revanche des larmes aux rires (ou plutôt, aux larmes de rire ?) dans Le dîner de cons (1998) de Francis Veber, où l'on suit le quiproquo inarrêtable entre Villeret et Lhermitte.
 

Un peu d’amour dans ce monde de brutes chez Wim Wenders. Dans Les Ailes du désir (1987), on assiste à probablement l’une des plus belles déclarations d’amour du cinéma lorsque l’ange Damiel rencontre physiquement la belle Marion au bar d’une salle de concert. Dans cet échange se joue non pas seulement une histoire d’amour singulière, mais bien l’avenir de l’Humanité. Les mots avancent lentement, suivent le tempo des regards des protagonistes et bercent inévitablement toute personne les écoutant.
Si on commence à parler de regards, il est impossible de passer à côté d’une œuvre qui a secoué le monde du cinéma en 2019. Adèle Haenel et Noémie Merlant, perdues dans un jeu de regards imbriqués, se mesurant, comme dans une joute contemplative dans Le Portrait de la jeune fille en feu. On retrouvait déjà dans Naissance des pieuvres (2007) – premier film de Céline Sciamma – l’élégance narrative portée aux regards sur le corps féminin (female gaze) lors de l’adolescence. Pour conclure sur les regards, rappelons-nous l’incroyable scène finale de Le Bon, la Brute et le Truand (1966) de Sergio Leone, où les trois hommes en cercle se dévisagent pour sonder leurs âmes.

Les échanges peuvent faire penser aux fluides corporels, aux ébats des un.e.s et des autres. Dans Thirst (2009) de Park Chan-Wook, un prêtre devenant vampire tombe amoureux d’une jeune fille. Les passions se déchaînent : c’est brut, c’est cru. La bestialité vampirique devient sexuelle. Et lorsque la jeune Tae-Ju est transformée elle-même en vampire par le sang du prêtre, il y a quelque chose d’indescriptible qui se passe à l’écran. Une scène presque sacrée, une (re)naissance.
 

Allez, une dernière cerise sur le gâteau : qui ne rêverait pas de passer une nuit à discuter avec l’ineffable Françoise Fabian dans Ma nuit chez Maud (1969) d’Eric Rohmer ? La discussion prenant presque la moitié du film est d’une finesse d’écriture qu’il faut souligner. Exit l’intellectualisme creux que l’on reproche à la Nouvelle vague : ici, les mots sont physiques. Ils touchent autant l’esprit que le corps et cette séduction par le verbe n'est qu'un jeu de mains et de corps dissimulé.

Les échanges sont partout au cinéma. Rares sont les films ne laissant pas de place à ses personnages et à leurs interactions, et cela n’est pas pour nous déplaire.