Euphoria : limites d’une dramaturgie adolescente

A sa sortie en juin 2019, elle est présentée de manière scandaleuse dans les médias comme “la série qu’on ne doit pas montrer aux parents”. Diffusée sur la prestigieuse chaîne HBO, Euphoria a une aura aux couleurs du trash. Même s’il n’est pas rare qu’un aspect sulfureux soit mis en avant pour vendre des teen séries, il suffit d’un épisode pour se rendre compte qu’un palier a été franchi depuis d’autres grands classiques comme Gossip girl ou Skins, bénéficiant elles aussi à leur sortie de cette réputation. Que penser d’une production explorant les vécus d’un groupe d'adolescent.e.s dont on recommande le visionnage à un public plus âgé que celui dépeint ? 
 

Le goût du trash 

“She hated her life, not because it was bad, but because when you hate your brain and your body, it's hard to enjoy the rest”

Période clé de découverte de soi, l’adolescence comporte son lot de désillusions et de doutes. Comme toute teen série depuis leur avènement dans les années 80, Euphoria se centre sur les questionnements identitaires, sociaux, amoureux, sexuels et familiaux propres à cette période. Un groupe de lycéen.ne.s navigue dans ces eaux troubles, chacun portant le lourd fardeau de ses propres démons et insécurités. Avec une dimension quasi horrifique, leurs névroses les conduiront à s'empêtrer dans des comportements (auto) destructeurs : sexualité imprudente pour Jules, relation toxique pour Maddy, et pour Rue une addiction dévastatrice aux psychotropes, thème névralgique du récit. La perspective adolescente attendue dans ce type de média est alors souvent effacée, au profit de l’exposition du pire des relations humaines. Inspirée du propre parcours de Sam Levinson dans la drogue, la série creuse avec une précision et une emphase terrifiantes les ressorts de l’addiction et de la dépression. Hormis quelques moments d’épanouissement dans les échanges de Rue et Jules, les épisodes offrent peu de pitié aux personnages souvent poussés dans leur pires retranchements. 

Il est rare de voir à l’écran un tableau aussi noir des vécus adolescents. Euphoria est souvent vue comme la nouvelle Skins, teen série anglaise de la fin des années 2000 qui naviguait autour de thèmes similaires et incluait des scènes d’overdose et de tentatives de sucide. Estampillée trash, elle savait pourtant également se montrer douce et touchante. C’est une qualité qui fait défaut à Euphoria, parfois cruellement, tant la pression est rarement relâchée et chacun des choix scénaristiques amplifié. Le récit perd alors en nuance, acculant quelquefois certains personnages dans des positions archétypales, comme Cassie en amoureuse éplorée dans la saison 2. 

Alors que Skins avait cet éclat réaliste et sans concession typiquement britannique, la cinématographie léchée et explosive d’Euphoria marque la rétine au fer rouge par une théâtralité poussée à l'extrême. Soutenue par une mise en scène virtuose, la violence graphique ne nous est pas épargnée, lors de scènes ultra violentes flirtant à plusieurs occasions avec le thriller. Sombrer dans les remous tumultueux d’Euphoria, c'est aussi s’enfoncer dans une expérience sensorielle jouissive, peuplée de néons, de paillettes et de clair-obscurs. 
 

Regards adolescents 

Jules Vaughn: I fall in love so easily. I really do. It's like, almost embarrassing.

Therapist: Why do you think that is?

Jules Vaughn: Because half of every relationship is in my head.

Dans la saison 1, quand sa professeure demande à Rue de raconter son été, celui de son overdose, la lumière d’un projecteur se braque sur elle, plongeant son entourage dans le noir. Nous sommes surexposés avec elle, prisonniers de son malaise, son envie de s’enfuir parcourant notre propre échine. Au fil des épisodes, lumières et décors accompagnent l’émotion : ce sont les couleurs chatoyantes des soirées avec son amoureuse Jules, ou la magnifique scène finale de la saison 1, qui théâtralisent le réel au prisme de la vision de ses personnages. Le manque de confiance en soi de Kat, les questionnements de Cassie sur sa moralité ou les luttes internes de Rue prennent vie et sont approfondis dans la première saison qui, comme dans Skins, centre chacun de ses épisodes sur l’un des protagonistes pour en creuser l’intériorité.

C’est parce que cette question de regard et d’immersivité est aussi présente qu’il est important de questionner les modes de représentations d’Euphoria. Si l’imaginaire adolescent est semble t-il à l’honneur à l’écran, l’écriture et la cinématographie sont empreintes de male gaze, toutefois inégal au cours de la série. Narrativement, c’est par exemple Nate dont la position de pouvoir n’est jamais concrètement remise en cause malgré un arc narratif que l’on nous présente étrangement comme de la rédemption, ou certains personnages féminins qui s’effacent dans la saison 2. Le choix d’acteurs et d’actrices séduisant.e.s bien plus âgé.e.s pour incarner des lycéen.ne.s est un bagage que l’on retrouve depuis toujours dans les teens séries américaines (90210, Gossip Girl), et dont l’industrie ne semble malheureusement toujours pas se défaire. Même si cela n’est pas tant surprenant d’une œuvre fortement esthétisée qui se complait par la même occasion dans les standards de beauté, l’hypersexualisation constante de mineur.e.s reste questionnable. Un public adolescent pourrait y voir une fois de plus la cristallisation des exigences et violences sociales auxquelles il est déjà confronté. 

Là réside même tout le problème de la série, qui ne laisse que très peu de place à tout ce qui est gauche et candide de cette période de la vie. L’action montrée pourrait plutôt s’appliquer à des jeunes plus matures, dans le courant de leur vingtaine. Les magnifiques épisodes spéciaux qui séparent les deux saisons, en particulier celui sur Jules, coécrit par l’actrice, poussent le développement psychologique des personnages (et de façon notable celui d’une adolescente trans) à son paroxysme. Ces épisodes, présentés comme des séances de psy, offrent des ressentis sur la construction de soi et des questionnements existentiels qui résonnent fort, en particulier pour le post lycée. 

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Le dramatisme d’Euphoria contraste avec une autre teen série phare de ces dernières années, Sex Education, qui souhaite au contraire éduquer de manière positive et saine à la sexualité. Les différentes approches ne sont pas à mettre en concurrence mais doivent coexister. Il faut des séries qui parlent de personnages cassés, fêlés, envahir le spectateur d’émotions en montrant ce qui n’est pas joli à voir : le deuil qui semble impossible, le désir trop grand de liberté, la détestation de soi. Il est cependant particulier que la théâtralisation du récit dans Euphoria se révèle être à la fois sa force et sa faiblesse. Le plaisir du spectacle prend le pas sur la sincérité de l’histoire, qui s’avère par ailleurs trop souvent le vecteur d’un point de vue dominant, masculin et adulte, pour être une œuvre adolescente réellement pertinente. Toutefois forte de sa narration et d’une mise en scène créative, Euphoria possède, de manière quasi palpable, une couleur et un son. Les éclairages aux néons chatoyants et la musique hypnotique de Labrinth font de la série un objet multisensoriel, magnifique, qui colle à la peau. 

 

Proposé et rédigé par Léa Larosa