Hôtels particuliers

Dans les couloirs de la narration

Extrait de "Hotel Chevalier" de Wes Anderson

Il traîne avec lassitude en peignoir dans son lit king size, saisit le téléphone près de lui puis appelle le room-service. Une fois l’appel terminé surgit un nouveau coup de fil inattendu : c’est elle. Il s’habille, met un peu de musique – Where Do You Go To (My Lovely) -, fait couler un bain et attend patiemment dans l’ambiance si particulière de cette chambre de l’Hôtel Chevalier, au cœur de Paris. Vient le moment tant à la fois attendu et redouté : il va ouvrir la porte, et laisse entrer cette femme qu’il a tant aimée.

C’est ainsi que débute le somptueux court-métrage Hôtel Chevalier de Wes Anderson, prologue au film À bord du Darjeeling Limited. Bien avant l’iconique The Grand Budapest Hotel, le réalisateur mettait déjà en avant son attrait pour ce lieu si particulier : l’hôtel. Et si cet amoureux de la symétrie et de la beauté affectionne autant ce lieu, il y a derrière cela de très bonne raison. Arrivant à capter à la fois la sensualité et le mystère, l’amour et la terreur ou encore l’habitude et l’épisodique, l’hôtel se place comme un lieu hors de l’espace et du temps, privilégié pour y raconter des histoires au cinéma. Ce lieu si particulier permet d’infinis croisements d’intrigues, multipliant les genres à la manière de Grand Hotel de Edmund Goulding.

Perdant à la fois les personnages et les spectateurs au sein de l’immensité labyrinthique de ses couloirs comme les souvenirs des personnages de L’année dernière à Marienbad, l’hôtel devient le terrain de jeu parfait pour construire le mystère. Les déambulations de Danny dans les couloirs de l’Overlook Hotel de Shining et la mystification de la chambre 237 en est un exemple parfait et à jamais culte dans l’histoire du cinéma. Par ailleurs, Spielberg a parfaitement compris l’étendue du « terrain de jeu » que représente cet hôtel en utilisant un fragment de l'oeuvre de Kubrick dans son symbolique Ready Player One. Symbolisant à la fois le rêve et le mystère, pas étonnant que le cinéaste si particulier qu’est David Lynch utilise l’hôtel dans Lost Highway ou bien comme lieu majeur dans la légendaire série Twin Peaks.

Toujours du côté du petit écran, l’hôtel devient un lieu propice à une vision du rêve que l’on retrouvera dans la série majestueuse de Damon Lindelof, The Leftovers (saison 2, épisode 8 : International assassin) mais également dans la scène mythique de Inception de Christopher Nolan, directement inspiré par le célèbre long-métrage d’animation Paprika de Satoshi Kon. Dans les dernières œuvres citées, c’est par son architecture et son immensité que le lieu est propice aux déformations les plus violentes. L’hôtel devient ainsi un espace situé en dehors du réel : jouant selon ses propres règles et laissant ses résidentes et résidents libres à leurs secrets, fantasmes et actions les plus irrationnelles. Il suffit de rentrer Chambre 212 pour s’en rendre compte, ou passer une nuit sur un îlot de L’Île de Kim Ki-duk.

L’hôtel est également lieu hybride, réunissant à la fois lieux intimes – chambre d’hôtel – et lieux de rencontre – bar de l’hôtel. Pouvant ainsi jouer sur plusieurs tableaux, c’est souvent la solitude qui s’installe dans ce lieu insolite. Qu’elle soit montrée par les déambulations d’une Scarlett Johansson ou d’un Bill Murray dans Lost in translation, ou l’errance de Don Draper dans la série Mad Men, l’hôtel est l’ultime point de chute. Ce lieu si particulier entoure alors ses personnages d’un brouillard énigmatique, permettant rencontres secrètes et retraites solitaires.

 

Au bout du compte, on se rend compte que l’hôtel est le lieu parfait pour raconter des histoires. Par son utilité première – l’étape du voyage – il permet des scènes hors du temps, ouvrant ses portes à des amours passionnés ou des rêves grandioses. Passer la porte de l’hôtel, c’est déjà le début d’une expérience, c’est passer dans un monde différent à l’image du personnage d’Aubrey Plaza dans l’étrange Une soirée avec Beverly Luff Lin de Jim Hosking. Et c’est que chaque spectatrice ou spectateur fait en regardant un film traitant d’un tel décor. Ce lieux ouvre ainsi des voies narratives inespérées et peint une galerie de personnages en son sein, comme un écosystème à part entière.

Cette semaine, The Film Society vous emmène découvrir ces hôtels si particuliers qui ont été captés par les caméras de multiples cinéastes au fil du temps, et qui en ont extrait toute la matière narrative.

Proposé et rédigé par Julien Benard