La danse au cinéma, une double chorégraphie

Placer la danse au cœur de la mise en scène

Dancer dancing, Max Dupain , 1940

Le cinéma est un art du mouvement. Dès sa naissance, ce fut fascinant : comme jamais auparavant, il était désormais possible de capturer des objets mouvants sur une pellicule. Les premières productions cinématographiques n’étant pas encore dotées de la parole, elles racontèrent des histoires avec le corps de leurs comédiens, qui mimèrent aussi bien des arroseurs arrosés que des fées aux choux. Il n’est donc pas étonnant que rapidement, le cinéma se mette à filmer la danse, comme celle de Loïe Fuller et ses arabesques de tissus colorés dans la Danse serpentine.

Cette proximité naturelle entre ces deux arts ne rend pas pour autant leur collaboration tout à fait évidente. La rencontre entre la danse et le cinéma entraîne un dédoublement du mouvement et de la temporalité : il y a ceux appartenant au corps filmé, qui s’exprime dans le réel, et ceux de la caméra. Au départ fruit du travail d’un chorégraphe, le réalisateur apporte à la danse son propre ballet, celui de sa mise en scène.

Le potentiel de cette union fut compris dès le début du XXe siècle. Un phénomène incontournable est alors en train de prendre sa place dans le paysage cinématographique : la comédie musicale. Dans le contexte de la Grande dépression, elle offre au public américain l’évasion de la difficile réalité économique, à travers la danse, le chant et la liesse. À l’affiche brillent les noms de grandes étoiles d’Hollywood comme Fred Astaire ou Judy Garland. L’heure est au spectacle ! D’élégants duos romantiques ou d’impressionnantes scènes de groupes sont orchestrées, notamment par le fameux Burby Berkeley. Cet ancien militaire créait des chorégraphies faites pour être vues cinématographiquement, depuis un certain point de vue : il déployait ses danseurs de façon à créer des formes géométriques visibles de haut par une caméra. Ce jeu de trompe l’œil montre la conscience existante, dès ses débuts, des spécificités du film de danse.

Imaginer la danse pour le cinéma conditionne ainsi la chorégraphie dès le début du processus créatif : celle-ci est pensée pour être observée par une caméra mobile, et non plus depuis le siège d’une salle de spectacle. Les cinéastes travaillent alors avec les chorégraphes et danseurs pour ouvrir les possibilités, et créer des images dansantes dans la continuité de leurs intentions filmiques.

Il est donc intéressant de se questionner sur les thématiques qu’incarne et questionne la danse au cinéma. À la fin des années 50, la prévalence de sa dimension festive perd son souffle. Le film charnière Les chaussons rouges, peignant le portrait d’une danseuse au destin tragique, ouvre en 1948 la voie à l’apparition de films dansants plus sombres.

Si danser implique en effet une libération du corps, mais aussi de l’esprit (comme dans la très belle scène finale de Drunk) ou du désir (celui de Frédérique dans Dirty Dancing), cette notion de perte de contrôle offre nombre de ressorts scénaristiques dramatiques. C’est par exemple Natalie Portman qui, dans le thriller psychologique Black Swan, sombre peu à peu dans la folie en essayant d’incarner le cygne noir à la perfection. La mise en scène accompagne ce récit dès l’introduction du film. Annonciatrice, elle crée une atmosphère anxiogène en faisant tournoyer le spectateur autour de la danseuse, lui faisant perdre ses repères spatiaux. Dans Climax, de Gaspar Noé, les danseurs de voguing sont filmés depuis la verticale, offrant à voir des mouvements mal identifiables, des membres quasi disloqués, qui perdent apparence humaine et reflètent l’animalité qui s’empare du groupe au fur et à mesure que la fête avance.

La danse comme illustration de la dégradation psychologique est proposée depuis une perspective individuelle, mais l’on ne saurait écarter sa dimension profondément collective. Chargée d’un fort aspect culturel, elle permet l’affirmation de soi et de son appartenance à un groupe, comme dans les films de street-dance qui fleurirent dans les années 2000, ou bien dans Ema, qui met en avant la communauté et le partage autour de la danse reggaeton, à travers l’histoire de ce personnage hors-norme.

Que les cinéastes la capturent dans des salles de répétition, des cabarets, des discothèques, qu’elle soit au cœur du récit, ou surgisse, par surprise, au détour d’une scène, la danse est modelée, interprétée par les images. La cinématographie complète, et étend ses possibilités. C’est en pensant et en faisant travailler leurs spécificités ensemble que de beaux films de danse verront encore le jour au cinéma.

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Cette semaine, The Film Society vous propose sept films qui placent de manière variée la danse au cœur de leur mise en scène. 

Et parce que les images parlent parfois mieux que les mots, certaines des scènes mentionnées dans cet édito sont visionnables ici.

 

Éditorial proposé et rédigé par Léa Larosa