Le cinéma indépendant américain

Les dix ans du Champs-Élysées Film Festival

Illustration: Observer; source: American Stock/Getty Images

Cette année, le Champs Élysées Film Festival fête ses dix ans. Durant une décennie, ce n’est pas moins de 200 films qui sont passés dans les salles de la plus belle avenue du monde pour mettre en lumière le meilleur du cinéma indépendant, américain et français. Nous parlons de cinéma indépendant : mais qu’est-ce que cela décrit exactement ? The Film Society vous propose un retour en arrière pour comprendre l’origine de ce terme puis essayer d’en tirer une définition contemporaine.

Mais qu’est-ce que le cinéma indépendant ? Derrière un vocable qui semble fixer une unique définition se cache en réalité une grande porosité en constante évolution. Si l’on s’intéresse à l’histoire du cinéma indépendant américain, il faut revenir en 1948. Cette année-là, la Cours suprême des États-Unis ordonnait à cinq studios majeurs du paysage cinématographique (MGM, Paramount, Fox, RKO et Warner Bros.) de démanteler leur monopole du circuit hollywoodien. En effet, ces cinq studios possédaient toutes les salles de cinéma ainsi que les réseaux de distribution et de production de l’industrie. Semblable aux récentes antitrust laws (cf le procès récent des GAFA), cette mesure a complètement révolutionné la manière de faire du cinéma. L’arrivée de la télévision a été un autre facteur fragilisant le système des studios qui faisait la renommée d’Hollywood, pour finalement créer une impressionnante nébuleuse d’artistes et de salarié.e.s de l’industrie allant fonder leurs propres sociétés de leur côté, de manière indépendante.

Des réalisateurs ou réalisatrices comme John Cassavetes, Shirley Clark ou Lionel Rogosin font ainsi naître le cinéma indépendant américain dans les années 60, période de l’histoire américaine bouleversée par la guerre du Viêt-nam, la Beat Generation ou la libération sexuelle. C’est une véritable révolution tant dans la forme que dans le fond : quasiment en même temps que la Nouvelle Vague française, le cinéma américain prend un virage beaucoup plus critique, esthétique, et décrivent une vie de gens ordinaires, loin de tous les carcans établis par le cinéma hollywoodien qui existait jusqu’alors.

Mais pour entendre parler de cinéma indépendant comme on l’entend aujourd’hui, celui qui a fait éclore le travail de cinéastes comme Gus Van Sant, Larry Clark, Todd Haynes - ou encore l’émergence d’un réalisateur majeur cinéphile travaillant dans un vidéo-club, fan de violence et de pieds féminins -, il faudra attendre les années 70. Ces années ont vu fleurir toute une génération de réalisateurs emblématiques et fondateurs de la pop culture comme on l’entend aujourd’hui dans l’imaginaire collectif. Dans ce qui s’est nommé « le nouvel Hollywood » se juxtaposent des noms aussi célèbres que Francis Ford Coppola, Steven Spielberg, Martin Scorsese ou George Lucas. La suite de l’histoire, nous la connaissons car elle se résume en un seul mot : Miramax. L’apparition du studio des frères Weinstein - dont la renommée explose grâce au culte Sexe, Mensonges et Vidéo de Steven Soderbergh – va de pair avec celle du Festival de Sundance.

Peter Biskind, auteur du controversé Down and Dirty Pictures. Miramax, Sundance and the Rise of Independent Film fixe la chute du cinéma indépendant américain lorsque le studio Miramax est vendu à Disney. Mais que reste-t-il aujourd’hui du cinéma indépendant ? L’étiquette peut parfois sembler relever du marketing tant la mode est à « l’indépendance ». Loin de la vision un peu pessimiste de Biskind sur le futur du cinéma indépendant, nous aimerions en proposer notre propre définition – à la lumière de studios comme A24, qui ont notamment fait l’objet d’un de nos éditos.

Le cinéma indépendant, c’est un cinéma organique. Un cinéma qui fait vibrer, qui s’écarte des sentiers battus pour proposer une vision d’auteur·trice non dénaturée par un tiers ou par une contrainte de profit. On peut parler de cinéma indépendant lorsqu’il n’y a pas de commande – mais uniquement une création originale -, lorsqu’il propose une vision originale et décalée du monde qui nous entoure. Cela est bien le facteur commun réunissant les géniales sélections opérées par le festival depuis dix ans, mettant en avance des cinéastes souhaitant partager une vision qui leur est intime, au travers d’une caméra. Aujourd’hui, les noms du cinéma indépendant – qu’il soit américain ou français – promettent un avenir radieux pour un cinéma différent. Kelly Reichardt, Celine Sciamma, Eliza Hittman, Sean Baker, les frères Boukherma, Sebastien Lifshitz… et tant d’autres.

Il est rassurant de savoir que le cinéma a encore tant de choses à dire à travers une telle multitude de voix différentes et éclectiques. Et il est d’autant plus rassurant d’observer le soutien phénoménal des festivals, des sociétés de production ou de distribution, des médias ou des exploitant·e·s de salles envers le cinéma indépendant. L’histoire ne fait que commencer.

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Cette semaine, The Film Society vous propose de célébrer le cinéma indépendant et un bel anniversaire avec sept films issus des différentes sélections du Champs-Élysées Film Festival, de sa création à aujourd’hui, afin de fêter leurs dix ans.

 

Proposé et rédigé par Julien Benard