L'Éclat expérimental

Artwork par Cristina Stifanic

Cousin éloigné du cinéma de masse, hors des circuits traditionnels, il existe et persiste dans le vaste monde du septième art une abstraction, un fragment obscur propulsé par ses initiés et exploré par ses (trop) rares spectateurs. Le cinéma expérimental est une aventure où votre itinéraire de route alterne entre le hasardeux, le chaotique et surtout le surprenant. Mais comme dirait l'autre, c'est le voyage qui compte, pas la destination.

 

Peut-on définir le cinéma expérimental ?

Historiquement, il y aurait selon les avant-gardes trois grands films fondateurs : Le Retour à la raison de Man Ray, Entr'Acte de René Clair et Ballet mécanique de Fernand Léger. Les trois œuvres, sorties respectivement entre 1923 et 1924, sont des expérimentations du procédé cinématographique : on joue directement sur la pellicule, on cisèle littéralement le film, rien n'a réellement de sens ou de logique (du moins au premier coup d’œil), le montage est acéré et sens dessus-dessous, en bref les cinéastes expérimentaux repoussent les limites et se défoulent. Une chose est sûre, « regarder » un film expérimental, c'est prendre part à une expérience avant tout.

Un art du désassemblage que le dadaïsme et le futurisme, deux mouvements artistiques du début du XXe siècle, qui ont respectivement pour objectif de remettre en cause l'art par la dérision pour l'un et mettre en avant l'évolution de la civilisation urbaine et technologique pour l'autre, ont pris cœur à « expérimenter ». Parmi les œuvres marquantes, le célèbre Chien andalou de Luis Buñuel qui tranche – au sens propre – l’œil du spectateur. Un succès sans précédent qui prenait appui, en guise de scénario, sur les rêves (forcément surréalistes) du cinéaste mexicain et de son compère Salvador Dalí. Images encore sujettes à l'heure actuelle à de multiples interprétations et analyses.

 

L'expansion outre-atlantique

Si l'Europe, et plus précisément la France et l'Italie ont réussi à initier un mouvement, la pratique du cinéma expérimental voit également son apparition outre-atlantique avec pour point d'ancrage New-York. À titre d'exemple, nous pourrions citer l’œuvre Manhatta (oui, sans « n ») du peintre Charles Sheeler et du photographe Paul Strand qui a pour visée de magnifier la Grosse Pomme. Cependant, il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale avant de voir émerger de jeunes cinéastes avides d'expérimenter un matériau cinématographique en perpétuelle évolution. Parmi eux, la figure emblématique Maya Deren.

Les Etats-Unis sont alors marqués par deux mouvements radicalement opposés tant sur le plan artistique que géographique : les productions « west-coast » et « east-coast ». En chef de file du premier mouvement, l'influente Maya Deren optant pour une place dominante du corps tandis que l'autre pôle revient à un cinéma moins formaliste, plus de l'ordre de l'intellect, à sa tête : Jonas Mekas. Pour visualiser et comprendre la différence, deux œuvres emblématiques : Meshes of the afternoon pour la première, et Walden pour le second.

 

L'héritage

Avec le temps, les cinéastes expérimentaux cherchent toujours à se dépasser, et vint un moment où la vidéo a fini par prendre le pas sur la pellicule. Oubliez les expérimentations sur le Super 8, le 16mm, le 35mm ou même le 70mm, le format vidéo recèle de multiples avantages et l'artiste peut se targuer à présent de posséder plusieurs casquettes, il devient à la fois le cadreur, preneur de son, monteur et expérimentateur. En outre, la vidéo permet une diffusion plus aisée là où la pellicule pouvait engranger de nombreuses contraintes techniques.

Aux origines de cet art vidéo grandement influencé par le savoir de John Cage, le mouvement Fluxus (nom donné par George Maciunas - « flux » = « courant »), et son collectif emblématique où se côtoient Nam June Paik, Wolf Vostell ou encore Yoko Ono. Le premier étant sans aucun doute l'artiste le plus représentatif, véritable bidouilleur du cathodique, en témoigne son installation Electronic Superhighway où une multitude de postes de télévision représentent la carte des Etats-Unis, frontières démarquées par des néons de couleurs.

Pour aller plus loin, comment ne pas évoquer Andy Warhol, Pierre Bismuth ou Bill Viola ? Ce dernier repoussant toujours l'expérience sensorielle du spectateur à travers des installations le plongeant dans une autre dimension, lyrique, poétique, unique.

 

Un siècle d'expérimentations qui ont forcément inspirés une nouvelle génération de cinéastes, qu'ils soient du circuit traditionnel, art et essai ou underground. Cette semaine, The Film Society met à l'honneur 7 films du cinéma expérimental.

Proposé et rédigé par Thibault Juilliart