Les fantômes du malaise social

Le succès fulgurant de la J-horror

Alors que les ombres d’Halloween commencent à se dissiper, les accessoires terrifiants sont mis au placard et les grimeries s’effacent, pour laisser place à un doux retour au quotidien. Mises à l’honneur en cette période de l’année, les créatures qui peuplent nos cauchemars ne sauraient s’en contenter ; loin de disparaître, elles demeurent tapies dans l’imaginaire collectif de chaque société. À la toute fin du 20e siècle, c’est la figure du fantôme qui paraît hanter l'inconscient japonais, alors que son cinéma se tourne vers ce qui sera nommé plus tard la J-horror.

Le célèbre Ring sort en 1998 et terrorise rapidement les salles grâce à son personnage emblématique : Sadako, l’esprit assoiffé de vengeance d’une jeune fille au destin tragique, qui abat sa malédiction sur les spectateurs d’une cassette vidéo maudite. Le réalisateur Hideo Nakata est bientôt rejoint par d’autres noms tels Takashi Shimizu et Takashi Miike, habitant le paysage cinématographique de leurs personnages meurtriers, animés d’une rage folle née de profonds traumatismes et violences. 

Cette sinistre figure de l’esprit vengeur remonte historiquement dans la culture japonaise, traversant les arts et récits populaires. Une douce hantise pour les êtres de l'au-delà qui se nourrit de l’habitude culturelle qu’ont les Japonais de célébrer les morts et de les garder en mémoire, comme lors des festivals O bon qui se déroulent à la fin de l’été. Les “onryos”, esprits vengeurs, peuplent depuis des centaines d’années certains récits mis en scène par les théâtres Nô et Kabuki, comme la légende de Oiwa, assassinée par son mari qui souhaitait se remarier avec une femme plus riche. Maintenant passés de la scène à l’écran, on reconnaît une influence directe des codes esthétiques de l’art de la scène : la terrifiante figure de Kayako dans Ju-on n’est pas sans rappeler les visages blancs et figés des masques que portent les acteurs de Nô. Les scènes d’apparition du fantôme sont fortement théâtralisées, le héros, le visage déformé par une expression d’horreur stupéfaite, ne pouvant s’arracher de sa pose statufiée en voyant l’apparition s’approcher de lui. 

Cette thématique récurrente attire l’attention sur la cause de ces quêtes de vengeance. L'être maléfique est très souvent une femme ou une petite fille qui a vécu des évènements traumatisants au sein de sa vie et à sa mort. Polymorphe et en constante évolution, l’horreur et ses manifestations prennent en effet à bien des égards racine dans le quotidien le plus cruel, agissant comme métaphore ou révélant la monstruosité de certaines réalités. C’est ainsi que Takashi Miike ne se soucie pas de faire appel au surnaturel dans son pourtant redoutable Audition. Mêlant angoisse et body horror, la femme vengeresse y est bien vivante, traînant le fardeau encore à vif des traumatismes physiques, psychologiques et sexuels vécus dans son enfance. En l’absence de fantôme, le mystère reste tout de même présent, le réalisateur ne permettant pas toujours de faire la différence entre ce qu'imagine le personnage principal et ce qui est réel. 

Une focalisation sur de telles violences semble révéler certains dysfonctionnements sociétaux du Japon (et de bien d’autres), prenant souvent pour cible les femmes et enfants. Les malédictions sont le résultat d’adultes abusifs, qui violentent et abandonnent. Dans Dark Water, l’eau inquiétante qui envahit l’appartement miteux loué par une mère récemment divorcée progresse en même temps que celle-ci peine de plus en plus à s’occuper de sa fille et joindre les deux bouts. En plus de la misère sociale, les histoires de la J-horror sont gangrenées par certaines angoisses de l’époque : la peur de la solitude, ainsi que le souhait désespéré de trouver l’amour qui se heurte à la peur de l’autre et de l’inconnu, qui pourrait s’avérer monstrueux comme dans Audition. La télévision comme vecteur du mal fait transparaître dans Ring une sourde inquiétude vis-à-vis des nouvelles technologies. Si proche du passage à l’an 2000, cet outil hypnotisant renforce la crainte de l’isolement par le numérique.

Ces peurs semblent raisonner de manière plus universelle : la J-horror explose rapidement à l’international, déclenchant un véritable phénomène de cinéma. Les États-Unis ne se privent pas de lancer remake sur remake en plus de créations originales, participant encore plus à l’expansion du genre. Le Japon n’est pas en reste, et les productions s’enchaînent, menant paradoxalement la J-horror à son déclin. Les reprises perdent progressivement toute résonance avec l’imaginaire collectif, se contentant de réutiliser les différents éléments originels, de les tordre, d’en épuiser les possibilités, mais restant figées aux attentes d’une époque qui s’éloigne de plus en plus. En 2016, Sadako VS Kayako recourt à l’esthétique datée des cassettes vidéos sans aucun renouveau, et les personnages tant redoutés apparaissent complètement vidés de leur substance. 

Ce déclin est renforcé par une apparition éclatante à l’international : l’essor des thrillers coréens dans le courant des années 2000. Les films de fantômes poussiéreux sont remplacés par les flamboyants The Chaser, Old Boy ou plus récemment Parasite et la série Squid Game, qui ont rencontré un succès sans égal. Réputés pour leur maîtrise incontestée du rythme, ils attirent pour leur suspense haletant et une violence cathartique. Au cœur des consciences contemporaines, remise en question du capitalisme et dénonciation des injustices sociales sont désormais des sujets privilégiés sur les écrans, à la hauteur de la violence réelle de nos sociétés aux inégalités grandissantes. Les spectres ont pour l'heure droit au repos, dans l’attente éternelle de retrouver le devant de la scène. 

 

Proposé et rédigé par Léa Larosa