Les grandes oubliées de l'histoire de l'art : les artistes femmes

Marie Bashkirtseff, L'Académie Julian (1881), huile sur toile, musée d'art de Dnipropetrowsk

Que ce soit en tant que muses ou modèles, protectrices et mécènes, commanditaires, collectionneuses ou amatrices éclairées, les femmes ont toujours eu leur rôle à jouer dans l’art. Toutefois, elles n’ont pas toujours eu la reconnaissance qu’elles méritent, notamment en tant qu’artistes. Elles ont longtemps été exclues des écoles d’art, des galeries, des musées et par conséquent de l’écriture de l’histoire de l’art.

 

Les artistes femmes ont dû lutter pour accéder à cette reconnaissance légitime. A la Renaissance, certaines ont pu bénéficier d’un enseignement artistique grâce à leur famille, comme ce fut le cas pour la peintre Artemisia Gentileschi. Ce n’est qu’au XIXe siècle que les femmes en France ont pu se former par le biais d’écoles privées (l’École Lemonnier, l’Académie Colorossi ou l’Académie Jullian), à défaut de pouvoir accéder, et ce jusqu’en 1896, à la prestigieuse Ecole des beaux-arts de Paris. 

Il faudra attendre les années 1960 pour qu’elles puissent revendiquer avec force leur légitimité en tant qu’artistes. C’est ainsi qu’en 1989, un collectif d’artistes femmes, les Guerrilla Girls interrogent l’invisibilité des artistes femmes par la question suivante sur l’une de leurs affiches : « Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Metropolitan Museum ? ». Dans Frida, Julie Taymor représente Diego Rivera en King Kong avec Frida dans le rôle de la femme innocente et impuissante face à lui. Ces images font écho avec la figure emblématique du gorille utilisée par les Guerrilla Girls. Emprunt direct à King Kong, elles l’utilisent comme symbole de la virilité et de la domination masculine sur la femme assujettie et soumise.

Ainsi longtemps oubliées dans l’écriture de l’histoire de l’art, les artistes femmes inspirent aujourd’hui nombre de cinéastes pour les figures d’émancipation et d’anticonformisme qu’elles incarnent. Leur art est par ailleurs souvent un refuge pour faire face au poids de leur condition féminine. 

L’enjeu est de participer à cette réécriture de l’histoire de l’art en donnant de la visibilité à ces femmes. Dans Miss Hokusai, l’écart de renommée entre Hokusai et sa fille qui l’assistait dans son travail est immense. Il s’agit donc de comprendre comment ce pendant de l’histoire de l’art a pu tomber dans l’oubli, être volontairement caché au point que des hommes s’approprient le mérite de leurs œuvres comme dans Big Eyes. On pourrait se demander si les œuvres de Margaret Keane se seraient aussi bien vendues sans les talents de marketing de son mari. Tim Burton répond à cette question au début du film en citant celle d’Andy Warhol : « Je pense que le travail de Margaret Keane est formidable. C’était forcément bon : si ça avait été mauvais, elle n’aurait pas eu autant d’admirateurs. » 

Ces films montrent comment, par leur talent et leur courage, elles ont gagné l’estime de leurs pairs. De simples femmes de ménages, Maudie et Séraphine, sont devenues des figures majeures de l’art naïf. Et si Mary Shelley montre que la société est à l’époque encore sous l’influence d’hommes comme Lord Byron pour lesquels le déséquilibre des rapports entre les hommes et les femmes est immuable, il montre aussi que des avancées sont possibles à condition de passer par la réhabilitation des femmes comme l’ont fait le mari et le père de Mary Shelley.

Réaliser des biopics d’artistes n’est pas un pari aisé, les coûts liés à la reconstitution historique sont importants et ce type de production s’adresse essentiellement à une niche de cinéphiles. C’est donc un véritable engagement pour les cinéastes. Isabelle Adjani s’est battue pendant trois ans afin de porter le destin de Camille Claudel à l’écran. A la fois productrice, interprète de l’artiste et commanditaire du film, elle réussit à convaincre la famille de la sculptrice qui avait toujours refusé de céder les droits. Elle alla même jusqu’à fonder sa propre société de production et prendre des cours de sculpture.

Ces films sont réalisés par des femmes et des hommes et nous pourrions nous poser la question de l'impact du "male gaze" par rapport au "female gaze" dans ce processus de réécriture. Donner cette narration à des réalisateurs plutôt qu'à des réalisatrices ne serait-il pas là encore une manière de prendre la place d'artistes femmes ?  La question reste entière. 

Le cinéma permet donc aujourd’hui, avec les études de genres, les expositions et les nouvelles découvertes et réattributions par les historiens de l’art, de leur redonner la place qu’elles méritent.

 

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Cette semaine, en plus d’une sélection de sept portraits d’artistes femmes, The Film Society vous propose de découvrir une actualité autour du thème : le Musée du Luxembourg met cette année à l’honneur les femmes dans l’exposition Peintres femmes, 1780 - 1830. Naissance d’un combat et propose une visite virtuelle à retrouver sur leur site.

Éditorial proposé et rédigé par Milena Marchewka