Les recommandations de Bertrand Bonello

Moi un film avec Nicolas Cage, moi j’y vais. Le type me fascine. Je peux le regarder durant des heures. J’adore Nicolas Cage. 

Argento, bah ca ca fait partie des cinéastes vraiment importants de mon adolescence. En rapport avec le cinéma, il est passé par la VHS,  le vidéo-club et très tôt par le cinéma de genre en fait parce que c’est ca qu’il y avait. Et Argento était quelqu’un de très important pour nous : Suspiria, Ténèbres. Et là, Inferno, il est moins connu que Suspiria quelque part. Mais en fait je crois que quelque part je l’aime plus. Puis il y a cette scène d’ouverture où la fille perd sa clé sous l’eau. Voilà c’est un film que j’aime vraiment énormément. 

Alors il y a toute une partie de ce cinéma là que j’ai vu énormément ado, vu, revu et revu et puis abandonné, puis redécouvert plus tard. Et je me suis aperçu que ce n’était pas que des films de divertissement, que c’était que des grands films, des grands cinéastes, qui correspondaient à une époque précise, à une terreur précise, à une peur précise. Les Romero, les Argentos, les Fulci, les Cronenberg. J’ai l’impression que chacun répondait par le cinéma de la peur à leur, à une des propres peur du monde qu’ils avaient. Je pense que l’intention s’est perdue pendant très longtemps, le divertissement, l’ironie, le côté fun a pris vraiment le pas. Et puis, depuis je dirais 5, 6, 7 ans, je sens ça revenir au travers de plein de cinéastes. On voit bien que le genre revient, mais pas juste comme une mode, mais peut-être comme une nouvelle expression de notre propre terreur, et il y a de quoi. 

Carpenter pour moi, il fait partie des cinéastes de mon adolescence. Un de mes films préférés pour moi c’est Assault. C’est quand même un vrai cinéaste politique. Il y a toujours quelque chose de très politique dans ses films. Très souvent ça tourne autour de la critique du capitalisme, mais pas que. Romero, on est obligé d’y penser, c’est à dire qu’ils aiment bien  que le rapport à la politique ne passe pas par le discours, donc de ce fait en effet, le cinéma d’action peut être politique, et évidemment le cinéma de genre peut être politique, et l’est très souvent chez eux.Ca c’est un film récent que j’ai, en fait quand je l'ai vu je m’attendais à pas grand chose, et j’ai été très extrêmement surpris, le film est complètement dingue. 

Les Coréens, ils sont très très en forme, ils sont inventifs, ils n’ont pas peur des mélanges, de la séquence familiale qui va se caser avec  une séquence d’horreur, puis après il y a les fantômes qui arrivent, puis après il y a de l’humour. En fait c’est, ça peut être extrêmement bien manipulé. 

En parlant de Alien, le huitième passager (1979) Classique de chez classique. Je les ai revu il y a quelques années, et en fait celui-là reste pour moi celui que je préfère. La mise en scène est magnifique, elle est d’une pureté, d’une simplicité. J’avais pas l’âge, parce qu’à l’époque c’était interdit à l'âge de 13 ans, et il y a deux trois films, franchement j’ai un peu regretté. Il y a celui-ci, il y a Shining. Il y a des films qui m’ont réellement terrifiés. Mais au premier degré hein, c’est pas genre, puis on est pas du tout dans le jump scare, ce n’est pas ce genre de peur là.

Il y a deux sortes de peur dans le cinéma de genre, il y a celle qui est très utilisée, la peur de l’instant comme ça, quelqu’un surgit, un chat surgit, une porte, un son, une musique. Puis après il y a des choses comme ça, qui touchent plus au climat, qui touchent plus à ce que ca va réveiller. Par exemple, il y a massacre à la tronçonneuse, qui est un film sur lequel on ne voit pas grand chose, à part à un moment où on voit très rapidement une fille sur un crochet. Mais en revanche, il infuse un tel climat, c’est un film qui marque longtemps. 

Il y a pas du tout d’explication à quelque chose, l’explication en fait, qui arrive très souvent dans les films, elle rassure. “Ah bon c’était horrible, mais c’était à cause de ça". Je pense que c’est aussi pour ça que les serials killer ont pris une place énorme, c’est à dire qu’avant dans les films de crime, ou les, il y avait un meurtrier, donc dans les enquêtes, il y avait un motif. Tandis qu' il n'y a plus de motif, ça peut être partout, n’importe quand, n’importe qui etc. Et donc là il y a une terreur beaucoup plus grande parce qu’on enlève le rationnel. 

Journaliste : Et vous avez vu la série de David Fincher sur les serials killers ? 

Mindhunter, bien sûr ouais. On réfléchit à comment l’horreur arrive chez quelqu’un. C’est passionnant, je trouve la série complètement passionnante, sur cette cellule du FBI qui voit un truc arriver qu’on a pas encore nommé et qu’ils la nomme, le serial killer, et qui va travailler à essayer de comprendre comment ça marche. 

Ce n'est que des gens qui parlent dans une pièce. Il utilise la parole comme de l’action, il arrive à faire ça. Je pense que depuis Social Network, il est devenu le plus grand metteur en scène de la parole.

En parlant de Carrie au bal du diable (1976) -  Alors ça c'est, ça fait partie des choses que je trouve si belle quand elles sont réussies dans le cinéma de genre, c’est à quel point il est fait pour fabriquer des images qui restent. Et on se souviendra toujours de l’image, même si on a vu le film une fois. 

Puis la simplicité du scénario, c’est génial, il y a deux parties comme ca, c’est absolument limpide tout en étant surnaturel. Le film de genre particulièrement c'est un boulevard pour la mise en scène, ça ne supporte pas la mauvaise mise en scène. Sinon tout tombe à l’eau, à la limite un bon scénario moyennement mis en scène ça peut intéresser, là ça n'intéresse pas si on ne va pas chercher la substance de la séquence. C'est fait pour faire ressortir la mise en scène. Alors là dans un cas comme ça pour De Palma, qui est obsédé par la mise en scène, ça marche quoi. 

En parlant de Christine (1983) - Heuuuu Il est étonnant celui-là. Bon c’est Stephen King. D’abord, il est très touchant, très émouvant. Arriver à filmer une voiture comme si c’était une pin-up, ca il faut être américain pour réussir ca, c’est génial. Et on parlait du rapport entre Carpenter et le politique, c’est certain que là il y a une critique de consommation, du capitalisme, que probablement quand États-Unis, l’image de la voiture qui renvoie à Ford. 

En parlant de Shining (1980) - Donc là encore Stephen King, c’est le festival. Alors c’est quand même un film, bon évidemment, c’est le classique des classiques, avec peut-être l’exorciste. Mais c’est un film qui est assez étonnant sur un truc, c’est que d’habitude le principe du cinéma fantastique, du cinéma de genre, c’est que d’abord on va poser un postulat, quel qu’il soit, il peut être complètement dingue, tant qu’on le pose et qu’on le respecte. Et alors là il ne respecte absolument rien. Il y a quelque chose, il y a plein de choses qui ne fonctionnent pas dans le film si vraiment on l’analyse, et beaucoup l’ont sur-analysé, mais il y a des postulats contradictoires. En fait, j’ai l’impression, bon évidemment je vais parler en son nom, que ce qu’il l’intéresse beaucoup plus que de respecter le fantastique, c'est qu’est-ce que ca fait à chaque instant, à l’instant T, donc chaque scène doit faire quelque chose. Et peu importe si elle contredit celle d’avant, peu importe si c’est incohérent. Et du coup, chaque scène fait quelque chose quoi. 

D'après moi je crois savoir que c’est un film que critique beaucoup Cronenberg, peut-être parce qu'il a travaillé le genre toute sa vie, en respectant des codes. Et il le critique à cet endroit-là : le film ne tient pas debout, il ne joue pas le jeu. Il joue à un autre jeu, celui du grand film, de la terreur profonde. 

En parlant de Twins Peaks - Je l’avais revu,  je m’étais dit, mais quand même, est-ce que lynch serait lynch si il y n’avait pas ca, les motifs les couleurs. Ne serait-ce que sur les couloirs, par exemple, sur s'enfoncer quelque part, c’est pas du, il ne copie pas, mais on sent qu’il y a des motifs en tout cas qui peuvent venir de là. 

En parlant de Incassable (2000) - C'est pas très original, mais je crois que ça reste avec Phénomènes mon Shyamalan préféré. Les 15 premières minutes sont extra-ordinaires, et c’est un type qui a une assurance de sa mise en scène, et une foi dans la simplicité, qui est dingue et qui crée des plans géniaux. 

Même le début de Incassable, dans le train, le plan séquence, il a confiance, il a confiance en tout. Il invente des postulats assez dingues, c’est presque un film de réinvention du super-héros, avec ce type à qui il ne peut rien arriver, et ce type qui est extrêmement fragile. On sent que c’est pas un type qui cherche au montage, il sait exactement quand le plan commence, quand le plan termine, lorsqu’il sera pour montrer ça. Il a ceci en commun avec Spielberg, c’est qu’ils ont la caméra dans le cerveau. Il y a une idée par scène. Comme c’est souvent de plans séquences, ca fait une idée par plan ouais. (rires). 

En parlant de Chromosome 3 (1979) - Ca c’est un des grands films de mon adolescence. Je vous parlais de cette capacité à fabriquer des images indélébiles, il arrive à fabriquer des images qui moi me sont restées toute ma vie. L’image de ces gamins avec ces anoraks de ski et ces marteaux. Cronenberg c’est vraiment précis hein, c’est à dire qu’il n’y a jamais une zone d’ombre. Quand il fait quelque chose, il sait pourquoi il l’a fait, et il enlève du montage et du scénario tout ce qui ne sert à rien, il en a rien à foutre. Il n'est pas là pour se faire plaisir, il est là pour raconter quelque chose d’extrêmement précis, et il sait vraiment comment le raconter. 

Journaliste : Le cinéma d’horreur a quand même beaucoup utilisé les enfants comme personnages qui peuvent devenir monstrueux. Il y a d’autres films avec des enfants qui vous ont marqués ? 

Bertrand Bonello : Bah Le Village des Damnés. C’est la base du film, à quel point l’enfant peut accueillir le mal, c’est fait simplement, la blondeur des nazis, un regard et ça y est, ça me fait peur. 

Ca c’est un autre chose de fantastique hein, Un Jour sans fin, mais bon, je trouve ca bien qu’il y a un peu de comédie, que je ne sois pas que dans l’horreur. C’est un peu ce qu’on vit aujourd’hui un jour sans fin, c'est-à-dire que les journées se répètent, ne changent pas. Sauf que là ce qui est bien, c’est qu’il y a un scénario quoi. Et en fait Bill Murray, améliore sa journée petit à petit . Comme quoi les scénarios c’est pas mal (rires) on manque un peu de scénarios là. 

En parlant de Twin Peaks the Return - Ca c’est vachement bien d’en parler. Quand j’ai terminé la série, je pense que je n'ai pas été capable de regarder un film pendant 15 jours, tellement tout me semblait dérisoire. Mettre en scène 18 épisodes, et faire en sorte qu’à chaque fois il y ait de la mise en scène, à ce niveau là …  On dit que c’est un type qui fait des films de genre ou d’horreur, mais il y a vraiment de l’horreur partout parce que son principe, c’est de prendre le réel et le tordre. Nous aussi on a été dans ces bars, ces machins, et tout d’un coup il tord tout comme ça, et là il y a une angoisse qui monte. Il n'y a jamais de films d’horreur franc comme ça, mais tout est film d’horreur chez lui. Il ne faut pas essayer de décrypter le sens comme ça, parce que là c’est peine perdue. Après on peut décrypter l’image, on peut décrypter le son, on peut décrypter le tempo. un des grands trucs de lynch c’est de ralentir le tempo d’une scène. Lost Highway, juste avant que Pullman aille jouer dans son club du saxophone, il dit à sa femme “Viens”, “Non je vais lire”, “Ok tu vas lire quoi ?”, et il met bien quatre secondes entre chaque réplique, il étire et tout d’un coup son “Tu vas lire quoi ce soir” devient terrifiant. 

Les Yeux sans visages, je trouve que c’est un film dont on ne parle pas assez. Alors si on parlait encore une fois de fabriquer des images indélébiles, Édith Scob avec son masque, ça sera une image à vie. Il y a un truc que je trouve très bien dans ce film, c’est qu’il assume totalement son côté français. Ce n’est pas quelqu’un qui se dit “Tiens je vais faire du cinéma un peu fantastique, je vais y aller un peu à l’américaine”

En parlant de Climax (2018) - Car j'ai vu les films de Gaspar. Moi j’aimerais bien qu’il fasse un vrai vrai film d’horreur, parce qu’il est tellement incroyable visuellement, il est près à tout exposer, il s’en fout. Voilà, ça c'est presque un film qui est presque en deux parties, et après la deuxième partie où tout part en vrille. Moi, ça me plait, je ne sais ce que je vais voir, même si je reconnais ses motifs, je ne sais jamais ce que je vais voir. Il a un truc gamin Gaspar, il continue à s’amuser, il a un rapport de plaisir à ce qu’il fait, à ce qu’il filme, à ses films, c’est pas un théoricien, il est vraiment les mains dans la pâte. 

En parlant de Grave (2016) - Bah Julia, je la connais extrêmement bien, j’ai été son tuteur à la Fémis, on se connait depuis 15 ans. Quand je suis allé voir le film, j’étais hyper-tendu, j’espérais que ce soit réussi. Elle réussit vraiment ses films dans le sens où elle réussit ce qu’elle a en tête. J’ai lu ses scénarios d’études, etc etc. C’est pas pour rien qu’elle en arrive là. Ces des motifs qui la travaille depuis extrêmement longtemps, c’est pas “Ah tiens je vais faire un film”, c’est quelque chose qui la travaille depuis très longtemps. 

Il y a des films qui vieillissent parce qu’ils ont été comme une photographie à l’instant T, d’un moment, d’une époque, et le vieillissement fait partie de leur intérêt quelque part. Et puis après dans le cadre des films dont on a beaucoup parlé aujourd’hui, sur ces les images indélébiles c’est un autre rapport au cinéma, le cinéma n’est pas obligé d’inventer des images. Moi j’adore quand ça le fait, tout d’un coup, pourquoi 20 ans plus tard je me souviens d’un enfant avec un anorak rouge, c’est pas non plus … Je pense que le cinéma de genre est gagnant quand il passe par là, quand il arrive à ça.