Les recommandations de Joann Sfar

« Il y a une grande différence entre l’époque où j’ai grandi et aujourd’hui, c'est parce que quand on dit qu'Internet n’existait pas, ça veut dire que pour avoir accès aux images choquantes ou aux images interdites aux enfants, c’était la galère. Il ne suffisait pas de taper “films d’horreur” ou “dracula” ou “zombies” et donc voilà.» 

« Ca j’ai pas vu en vidéo-club, le Nosferatu de Murnau fondateur pour tout le monde. Qu’est-ce qu’il a de particulier par rapport aux autres films, par rapport aux autres films expressionnistes, c’est que c’est le seul qui est tourné en décor naturel. L'expressionnisme vient uniquement du lieu où l’on a foutu la caméra et ça c'est une leçon pour un dessinateur de bande dessinée. C’est un film qui m’a inspiré pour tous mes récits de vampire. “Petit Vampire”, il vient du Nosferatu de Murnau. Ce qui me plait aussi beaucoup c’est que ce n’est pas un vampire avec masque, c’est pas un vampire avec des tonnes de maquillages, c’est ce comédien qui s'appelait Max Schreck et qui avait une présence extra-ordinaire. Klaus Kinski dans le remake de Nosferatu, donc dans le remake de Herzog, il n'a absolument pas de masque. Celui-là avait été fait bien avant la guerre, donc il ne savait pas qu’il y aurait le nazisme. Il joue avec cette erreur là, il joue avec la haine de l’étranger qu’on verra aussi dans M le Maudit. Ça s’est déjà produit. C’est un film de contemplation, un film bizarre. » 

« Je peux te dire en quelque mots, j’ai un peu honte, mais je peux te dire en quelques mots les films que j’aime pas. Je cherche It follows par exemple. Je peux expliquer en un mot : le cinéma d’horreur, le cinéma de genre mais aussi la bande-dessinée, ce sont des lieux qui viennent de l’énergie primale, qui se sont fait traités de sous-culture pendant des décennies, et qui ont gagné leurs lettres de noblesse vraiment par une ambition artistique, par une qualité, par tout ca. Quand des espèces de films à la Sundance se font passer pour des films surnaturels, ça me gave à un niveau. C’est quand tu sens le film calibré pour avoir le prix à Sundance mais en fait si tu aimes les films d’horreur, tu vas te faire chier tout le long, parce que t’as compris le principe “ok elle se fait suivre par un truc, tu ne sais pas ce que c’est, tu ne verras jamais.” C’est bien fait mais j’en ai rien à foutre. Si, ca m’intéresse juste quand c’est le pneu de notre camarade .. quand c’est Rubber là je suis content. It follows, Us, tout ça moi j’arrive pas. Le cinéma d’horreur moderne, il a ses titres de noblesses quand il a pas peur de nous terrifier, vraiment de nous mettre par terre. » 

« Hereditary, c'est un grand film d’horreur. C’est un grand film d’horreur parce qu’il parle d’un contexte familial tordu, il te traite la famille pour de vrai, sans distance, sans rigoler, pas pour faire plaisir à un critique. Il te fait les pires choses aux personnages et tu sors tu ne dors pas pendant une semaine.  » 

« Midsommar pareil, on peut faire tout les trucs en disant Midsommar c’est Wicker Man repris, c’est ceci c’est cela. N’empêche qu’il l’a remis à sa sauce, n’empêche qu’il la remis dans une espèce de féminisme militant d’aujourd’hui avec ce que ca peut avoir de dévorant, de triomphant, de primal aussi parce que ça ramène avant le monothéisme .. et ça j'aime beaucoup ce type là, je ne sais pas son nom d’ailleurs au type qui a fait Hereditary et It follows .. Ari Aster, ah lui je l’aime beaucoup, car il fait des choses pour de vrai. » 

« Ah The Witch il est bien, bien voilà. The Witch, il y avait tout pour ce que j’aime pas, parce qu’on me l’a annoncé exactement comme ça "Tu vas voir, ces nouveaux trucs, en fait il ne se passe rien et tout …” sauf qu’il se passe plein de trucs. Sauf que The Witch, c’est pour de vrai. » 

« Il y a un tournant dans le film d’horreur, c’est que jusqu’aux films de la Hammer, les films d’horreur c’est un film qui joue avec des légendes, avec du merveilleux, du fantastique .. donc tu peux sortir du cinéma en te disant que c’est pas grave si j’ai eu peur, parce que la créature de Frankenstein elle n’existe pas. Au moment où arrive Massacre à la Tronçonneuse, on arrive dans le cinéma de fait divers. Depuis Massacre à la Tronçonneuse, quand tu sors d’un film d’horreur, tu te dis que le monstre est peut-être dans le parking. » 

« Il y en a un, tout le monde a défoncé ce film, moi je l’ai adoré pour dire que je n’ai pas peur de me salir les mains, c’est Hostel. Il existe en Europe, parce qu’on a peur de l’Europe, parce qu’on est américain, il existe des gens qui kidnappent des touristes, et ils font monter les enchères sur téléphone portable pour savoir qui voudra les massacrer. Et pendant tout le début du film tu crois qu’il y a un serial killer, et après tu découvres que le serial killer, et bien c’est l’économie de marché. Et tu vois y’a une limite entre les films comme Hostel qui sont des films porteurs de sens et liés au réel, et à l’inverse des films comme Saw qui sont des films d’étalage sadique qui ne m'intéressent pas du tout. Il y a un très beau texte de Stephen King qui s’appelle Anatomie de l’Horreur dans lequel il explique l’éthique de l’écriture d’horreur et du cinéma d’horreur : “C’est très simple, tant qu’on s’identifie à la victime et qu’on a peur, c’est très bien, si pendant un instant on s’identifie au tueur et qu’on est en situation de sadisme, c’est de la saloperie. » 

En parlant de Massacre à la Tronçonneuse - « Chez Hopper, y’a un truc c’est … ce qui est génial chez lui, j’allais dire, c’est pas beau, c’est filmé presque comme un reportage gonzo, c’est à dire que t’as des gens qui sont dans ce minibus, et ils arrêtent un débile mental sur le bord de la route, et il commence à leur expliquer l’histoire de la fin de l’industrie des boucheries locales. Et puis tout d’un coup le mec pique une crise, prend un couteau et se coupe la main. Et là on comprend que ca va pas aller avec ce mec, là on comprend qu’ils auraient jamais dû être là, et c’est de pire en pire, de pire en pire, de pire en pire … Et c’est un film d’une économie, on ne voit presque rien. Ce qui est marrant, c’est le deuxième Massacre à la Tronçonneuse, qui est un film comique. Le chef de la famille des massacreurs gagne le prix tous les ans du meilleur hamburger, ou du meilleur barbecue de la région, évidemment c’est parce qu’il met de la chair humaine dedans. Et le frère de Leatherface, c’est un mec qui revient du Vietnam, qui s’est fait blessé au cerveau donc il a un crochet, et avec son crochet il gratte la peau et se bouffe les bouts de peau à cet endroit là. Et ça se termine en combat de tronçonneuses … » 

« De quoi je peux te parler .. Ah ca j’ai honte, Le Commando des Morts Vivants, c’est un mauvais film, simplement c’est le premier film d’horreur que j’ai vu, ça m'a terrifié, je n'ai pas osé aller au cabinet pendant 15 jours. Il y a des nazis zombis qui sortent de l’eau, y’a Peter Cushing qui est un vieux scientifique allemand qui dit “Nous n’aurions jamais dû faire ça", je vous le recommande pas. » 

« Witchfinder General, le Grand Inquisiteur, c’est un film sur le fanatisme donc il est vraiment inquisiteur, il va d’une ville à l’autre, et il est là pour repérer les sorcières, ou pour repérer les gens qui ne sont pas dans la ligne de l’orthodoxie religieuse de l’époque et il s’occupe de les faire brûler en place publique. C’est un grand rôle de cinéma, et c’est rare qu’il y ait de grands rôles dans ce genre de film, celui-là est formidable. » 

« Les Sept Vampires d’Or, voilà ça c'est quand ils commencent à déconner à la Hammer, mais c’est très très drôle. Donc en fait ils ont décidé de mélanger les films de vampires et les films de kung-fu. Je ne me souviens plus vraiment de ce que vaut le film, mais les t-shirts sont très bien. » 

« Ca c’est plus sérieux : les monstres de chez Universal dont la Fiancée de Frankenstein c’est le plus beau. James Whale c’est un type qui avait à la fois à subir le regard sur son homosexualité et qui a eu à subir la première guerre mondiale, c’est à dire les tranchée. Et en fait tout son cinéma raconte ça, il raconte d’un côté les blessures physiques et de l’autre côté les blessures morales et sociales quand on est mis de côté parce qu’on est ou le savant, ou la créature, ou ceci, ou cela … Ce sont des films d’une beauté plastique inégalée et la Fiancée de Frankenstein est le plus beau. » 

« Oh bah tiens c’est que je peux te parler de pleins de gens que j’aime beaucoup car effectivement c’est la famille. Brian Yuzna, je suis trop trop fan, c’est le seul qui a vraiment tenté d’adapter du Lovecraft, donc Re-animator, c’est du vrai Lovecraft. Ils ont fait un film qui s’appelle From Beyond, qui est aussi un truc de Lovecraft où on raconte aux gens qu’ils ont une glande là qui leur permet d’aller dans l’autre monde mais bon après on devient un ver de terre. » 

« Mon préféré, qui est dégueulasse, surtout à montrer aux ados, comme ca ils ne dorment plus et comme ca ils savent que leur parents leur montrent depuis toujours, c’est Society. Alors Society, vous découvrez que vos parents sont pas vos parents, que vos parents font partie d’une espèce de loges d’extra-terrestres  qui sont là depuis toujours et ils bouffent les pauvres êtres humaines, et vous vous êtes un pauvre être humain, et en fait vous pensez qu’ils vous aiment et en fait ils vous élèvent pour un jour, vous manger dans une espèce d’orgie où tous les riches de la ville vont se fondre les uns dans les autres et vous ils vont vous sucer littéralement et ils vont vous bouffer, et les méchants sont vos parents, je vous recommande ce film, comme ca vous détesterait vos parents pour une bonne raison. » 

« Et alors ensuite, si vous avez peur d’aller chez le dentiste, vous allez voir Dentist de Brian Yuzna. Donc c’est filmé comme un porno des années 70, c'est-à-dire ultra détaillé, énorme lumière et tout. C’est un dentiste super propre, c’est sa femme super-propre, dans leur villa californienne, elle est au soleil, il s’apprête à aller au travail. Le jardinier est là et soudain il a un éblouissement et il a l’impression que sa femme suce le jardinier. C’est faux hein, mais par contre il y va, et il lui casse toutes les dents, et ensuite il arrive dans son cabinet de dentiste et le premier client est un petit enfant de 6 ans qui attend, et bien il va lui défoncer toutes les dents. C’est un film de fou, tout le film c’est ce dentiste qui défonce les dents de tous ses clients et c’est filmé de près car ils ont fait des maquettes de dents comme ca. Moi je m’en suis pas remis, j’ai super peur des dentistes. » 

« Clive Barker j’aime beaucoup. C’est un très mauvais scénariste. Mon film préféré Cabale de Clive Barker qui raconte une ville de monstres souterraine. C’était loupé la première fois que je l’ai vu, et c’était loupé à chaque fois que je l’ai revu, mais les monstres sont géniaux, les maquillages sont géniaux. C’est pareil, Hellraiser c’est loupé, mais tu t’en souviens de toute la ville. » 

Journaliste : « Y’a le rayon d’horreur cinéma d’horreur française. » 

« Là, tu vas dans ma zone de militantisme. Il y a une espèce de paternalisme face aux rares français qui ont de l’audace de faire de l’horreur ou du fantastique. Évidemment comme ca fait jamais les entrées qu’on voudrait, tout le monde est “Oui bon bah on les a un peu aidé mais vous comprenez on n’y arrive pas”. Alors qu’en fait il y a une vraie volonté que ça n'existe pas en France. Le rythme de notre cinéma depuis le plan Marshall s’est fait au rythme d’Hollywood, que ce soit les grands films ou les petits films d’Hollywood. Et le marché c’était un peu le suivant c’est qu’on avait de l’aide des américains après-guerre, et en échange ils nous imposent leurs produits culturelles et tant mieux parce qu’il y avait des choses formidables. Nos films européens trouvent leur place au milieu, donc ça dérangeait personne quand on était d’une certaine façon dans les films de la vraie vie. La nouvelle vague s’est tellement bien exportée aux États-Unis parce qu’elle était exactement là où on voulait que soit le cinéma européen. À chaque fois que les européens ont tenté de faire un cinéma pour enfants, de faire un cinéma de genre c’est à dire d’horreur, ou de faire un cinéma mythologique, on nous a toujours cassé les pattes, et on nous a toujours contribué avec une espèce de masochisme au cassage de nos propres pattes, je ne sais pas pourquoi. Ce que je sais c’est que actuellement les films américains n’arrivent plus chez nous pour cause d’épidémie, il y a un boulevard pour qu’on se reprenne en main et pour qu’on se dise “Attendez, chez eux la salle est morte mais chez nous non, chez nous il y un maillage qui fait que les gens ont encore envie d’aller en salle, et peut-être qu’on pourrait se mettre à produire des grands films spectaculaires ou des films d’horreur". Maintenant moi, je suis assez pessimiste, parce que entre se remettre en question et disparaître, il y a beaucoup d’industrie qui choisissent de disparaître. » 

« Ah mais non, mais ca c’est un chef-d'œuvre : Frankenstein Junior de Mel Brooks de vous à moi je suis un fan absolu de Mel Brooks. C’est un des premiers films surnaturels que j’ai vu quand j’étais tout petit, il fait de la parodie mais il se moque pas du monde, c'est-à-dire que chaque plan est aussi beau que chez James Whale. Tout est crédible, même les conneries sont crédibles. » 

En parlant de Borat - « Ca pour moi, c’est le plus grand réalisateur actuel, c’est le plus plus proche de l’époque, c’est plus absurde et celui qui dézingue tout. Il te met dans un cinéma qui remet tout en question. C’est pas loin du film d’horreur,  Borat quand même par moment. Tu le regardes en rigolant, mais c’est exactement le même moteur qui crée le rire et la terreur. La séquence dans Borat quand il va chez deux pauvres petits vieux et il se met à sortir des billets en leur mettant sous la porte en leur disant “Petits juifs, venez chercher votre argent”. » 

« J’ai pas vu tous les films de la Hammer, j’en voyais énormément en VHS quand j’étais jeune-adulte. Le grand réalisateur de la Hammer c’était Terence Fisher. L’originalité de la Hammer c’est qu’ils existent toujours, qui appartient maintenant à Studio Canal figurez-vous. Mais bon après pour ne pas se mentir, je regarde tout autant les affiches que les films. Ils ont eu les meilleurs peintres et les meilleurs affichistes du monde. C’est une chose très importante le vidéo-club parce que c’est une culture du matériau cinématographique, c’est une culture où on loue trois, quatre, cinq films pour le week-end et où on se fait quelque chose de très impur, et moi il y a eu vraiment, j’ai marché avec deux pieds d’un côté ca et de l’autre côté le cinéma club de Nice où je me rendais et les émissions de type Cinéma de Minuit, ou même plus mainstream la Dernière Séance, mais on avait le sentiment d’arriver après l’âge d’or de beaucoup de cinéma qui nous plaisait beaucoup et d’avoir des choses à rattraper. »