Les recommandations de l'été de l'équipe de The Film Society

Tout l'été, l'équipe de The Film Society s'est donnée pour mission de vous recommander un film par jour, sous la forme d'une mini-critique. 10 films par rédacteur, soit 70 films pour passer l'été dont voici le résumé :

 

#1: Shéhérazade (2018) de Jean-Bernard Marlin

Libéré après quatre ans d’incarcération, le retour à la vie civile de Dylan se complique lorsque sa famille refuse de l’accueillir. Il fait la rencontre de Linda, une jeune prostituée à qui il s’attache petit à petit.

Inspiré d’un fait divers, le film dénote par sa capacité à mettre en scène la pauvreté cachée des quartiers défavorisés de la cité phocéenne. Par un choix des acteurs et une posture quasi-documentaire, le premier film de Jean-Baptiste Marlin parvient à créer une formidable sensation de réalisme immersif. Le duo Dylan Robert et Kenza Fortas, qui, repérés après une longue succession de castings sauvages dans les rues de Marseille, fascinent par leur naturel à endosser leur rôle d’âmes esseulées et amoureuses dans la misère crasseuse des réseaux mafieux marseillais. De plus, une vision sans fard ni jugement de choix moraux des personnages accentue la profondeur du récit, laissant le spectateur seul face à la réalité de la délinquance endémique et une jeunesse désoeuvrée dans la fatalité de leur situation sociale. Une vraie réussite qui valut le César du meilleur premier film pour son réalisateur et le César du Meilleur espoir masculin pour son acteur principal.

 

#2: Foxcatcher (2015) de Bennett Miller

Mark et Dave sont frères, tous deux médaillés d’or olympique en tant que lutteurs. Malgré cela, Mark se sent maintenu dans l’ombre de Dave. Il accepte l’invitation d’un milliardaire taciturne de s’entraîner dans son équipe, dans son centre privé en Pennsylvanie.

Foxcatcher, le troisième film de Bennett Miller après Truman Capote et Le Stratège, fut acclamé lors de sa sortie par sa magistrale mise en scène des relations complexes entre ses personnages. Deux frères intimement liés par la volonté de vaincre, dont le cadet rumine secrètement la réussite de son aîné. Un héritier de la famille Dupont, l’une des plus prospères entreprises des États-Unis durant XXème siècle, qui s’oppose à l’autorité maternelle par sa passion pour la lutte, dont la personnalité oscille entre un fort respect des valeurs traditionalistes et des explosions capricieuses d’enfant fortunés. Chaque regard, chaque mot installe une tension pensante sur ce trio, animé par un insatiable désir de triomphe et de reconnaissance : Mark par sa force et sa rage sportive, laissant cours à son explosivité parfois violente, et John par son inépuisable fortune qui ne parvient pas à contenir ses plus frustrations les plus enfouies. Le rôle de John Dupont permettra à Steve Carrell, méconnaissable et plus connu pour ses performances comiques, de confirmer un statut d’acteur de talent pour le registre dramatique.

 

#3: Aguirre, la colère de Dieu (1973) de Werner Herzog

En 1560, une troupe de conquistadors espagnols descend de la montagne à la recherche de l’Eldorado. Mais l’équipe s’enlise dans les marais.

Cinéaste de l’épopée et des folles entreprises humaines, Herzog ne pouvait pas passer à côté de l’histoire vraie de Lope de Aguirre, conquistador espagnol réputé pour sa cruauté et pour sa rébellion contre l’autorité espagnole du roi Philippe II, profitant des déboires de l’expédition pour en prendre la tête et faire sombrer son équipage dans le désespoir et la folie. Projet fou et démesuré, la quête de l’Eldorado est semée d’embûches, et présente un amusant parallèle avec la production du film, en tout point calamiteuse. En effet, si Herzog s’identifie tant à ses personnage de (pas toujours si) doux rêveurs, c’est peut-être parce qu’il leur ressemble. Cet Aguirre qui décide de marcher hors des sentiers battus, entraînant et mettant en danger son équipe, c’est un peu Herzog lui-même, naviguant à contre-courant des grands projets hollywoodiens de l’époque en partant filmer plusieurs semaine sans filet en pleine forêt amazonienne, en dépit des difficultés évidente auxquelles il devra faire face. Obstiné comme Aguirre, Herzog doit cependant faire face à un obstacle d’un genre nouveau : son propre interprète, Klaus Kinski, réputé pour ses crises de colères mémorables et son hystérie qui effrayait les figurants. Le résultat de leur confrontation, c’est ce film aussi fiévreux qu’époustouflant au parcours chaotique, passé relativement inaperçu à sa sortie pour finalement devenir un objet culte de fascination cinéphile intemporel.

 

#4: Une histoire vraie (1999) de David Lynch

Alvin Straight, soixante-treize ans, décide de rejoindre son frère avec pour seul moyen de transport sa vieille tondeuse à gazon. On est très loin des salles aux rideaux rouges et aux carrelages hypnotisants, des femmes sulfureuses ou encore des phrases énigmatiques. Une histoire vraie est l’ovni de la filmographie du maître David Lynch. Road-movie absurde et touchant, la balade d’Alvin Straight est d’une beauté rare. À travers un bout d’Amérique, cette true story – car c’est bien une histoire vraie que raconte David Lynch – est une ode à l’ennui et à la lenteur. Dans ce long-métrage, aucun recours aux artifices de mise en scène proprement lynchéens – comprenez ici une histoire sans queue ni tête et chronologiquement absurde. Au contraire, comme son nom original l’indique, « A Straight story » - du nom du protagoniste et du personnage réel - va tout droit. Ainsi, c’est à la manière d’un Harry Dean Stanton perdu à la recherche de Paris, Texas, qu’Alvin Straight nous embarque dans son voyage où la lenteur est le maître mot.

 

#5: Peau d'âne (1970) de Jacques Demy 

Cinéaste de la fantaisie et de l’amour, il semble naturel que Jacques Demy, après les Demoiselles de Rochefort et les Parapluies de Cherbourg, se soit tourné vers l’univers du merveilleux. L’histoire n’est plus à présenter : un père souhaite se remarier avec sa fille, qui pour fuir cette relation incestueuse, lui demande comme condition de sacrifier son âne magique. Sur les conseils de sa marraine la fée, elle finit par s’enfuir, recouverte de la peau animale pour se camoufler. Inspiré par son admiration pour le cinéma de Cocteau, et accompagné une fois de plus par Michel Legrand pour les chansons, Jacques Demy sublime ce conte de Charles Perrault, avec la tendresse et la créativité qui lui sont propres. Les costumes et décors y sont magnifiques, mais les robes d’époque couleurs du temps n’écartent en rien une modernité omniprésente : les membres de la cour du roi ont la peau colorée de bleu, le père de Peau d'Âne lui lit anachroniquement un poème d'Apollinaire, sans compter la magistrale et surprenante scène finale… La poésie dans toute sa diversité, moderne et impertinente, est à l’écran à chaque instant, et malgré le thème sombre de l’inceste, la douceur des dialogues et de la musique font de ce film une vraie merveille.

 

#6: J'ai perdu mon corps (2019) de Jérémy Clapin

Une main coupée se réveille dans un laboratoire et tente de s’en échapper pour retrouver son propriétaire. Plus loin, en banlieue parisienne, Naoufel, un jeune livreur de pizza, vit avec son oncle et son cousin après la mort de ses parents. Lors d’une livraison, il fait la rencontre de Gabrielle à travers l’interphone et en tombe amoureux.

Curieuse entrée en matière que ce petit membre à 5 doigts qui, après un réveil accidentel, s’embarque à la recherche de son corps originel. Cette quête servira de fil rouge , à la fois métaphorique et fantastique, pour le parcours initiatique du jeune Naoufel, dont on comprend rapidement qu’il en est le corps propriétaire tant recherché. Le moment redouté de l’accident intervient comme une fatalité, par un montage en flash-back, nous faisant vivre la tristesse de la nostalgie passée avant et après l’irréversible. La perte d’un organe, ou d’un être cher, lors d’une tragédie est une épreuve douloureuse, dont on ne rétablit pas vraiment si ce n’est en apprenant à vivre avec cette absence. J’ai perdu mon corps, qui est le premier long-métrage de Jeremy Clapin, aborde le thème de l'acceptation après l’affliction, avec une poésie émouvante et pleine d’humanité. Probablement l’un des meilleurs films d’animation français de ces 5 dernières années, le film remporte un César et une nomination aux Oscars.

 

#7: Teddy (2020) de Ludovic Boukherma & Zoran Boukherma

Dans les Pyrénées, un loup attise la colère des villageois. Teddy, 19 ans, sans diplôme, vit avec son oncle adoptif et travaille dans un salon de massage. Sa petite amie Rebecca passe bientôt son bac, promise à un avenir radieux. Un soir de pleine lune, Teddy est griffé par un bête inconnue. Les semaines qui suivent, il est pris de curieuses pulsions animales…

« Teddy », c’est d’abord le film d’un territoire. En ancrant leur récit dans les Pyrénées-Orientales, département dépeuplé du sud-ouest de la France où les deux réalisateurs possèdent une maison de famille, les frères Boukherma racontent l’histoire d’une France profonde et isolée, aux perspectives bouchées dont l’obtention du Bac semble être l’unique possibilité de s’en émanciper, un ticket vers Toulouse et la civilisation. « Teddy » c’est aussi le l’histoire d’un adolescent qui se transforme. Difficile de ne pas voir, dans la métamorphose soudaine et poilue du héros, un parallèle de la puberté, qui s’accompagnera pour Teddy d’un retour cruel à la réalité. « Teddy », c’est surtout une comédie horrifique hilarante, au double sens percutant, mettant en scène un jeune adulte en quête de repères, condamné par sa marginalité à voir ses amis et son amour d’adolescence s’émanciper sans lui. Film de loup-garou d’un nouveau type, « Teddy » contribue à sa manière à la gloire d’un cinéma de genre français particulièrement fécond depuis la réouverture des salles.

 

#8: L'attaque des tomates tueuses (1978) de John De Bello

Plusieurs scientifiques s'unissent pour sauver le monde de tomates tueuses mutantes. Oui oui, vous avez bien lu.

Derrière un synopsis digne des plus grands nanars se cache en réalité un pur bijou de comédie absurde. Le film utilise des procédés humoristiques qui seront largement repris par des classiques du genre comme Top Secret des Zucker en 1984, culte par son détournement des perspectives et des procédés cinématographiques. En plus de déployer une imagination hors norme pour créer des situations toujours plus comiques et inattendues, l’Attaque des tomates tueuses séduit par son univers cohérent qui utilise tous les codes du nanar pour mieux nous berner, et finalement proposer un récit plus complexe qu’il en a l’air, parsemé de symboles.

Derrière un apparent nanar comme les autres, c’est une avalanche de gags qui nous attend, allant d’une pièce trop petite à une comédie musicale imprévisible, toujours d’une grande finesse et d’une grande intelligence. N’ayant rien à envier au légendaire trio ZAZ, John De Bello a réussi en un film à imposer sa patte dans le paysage gaguesque du cinéma américain, et prouve encore une fois qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture.

 

#9: Us (2019) de Jordan Peele 

L’horreur n’est elle pas encore plus inquiétante quand elle prend la forme de ce que l’on connaît particulièrement bien ? Après un premier thriller qui a fait parler de lui, Get Out, Jordan Peele continue de faire mûrir son cinéma et avance plus loin dans les méandres de l’angoisse avec Us, sorti en 2019. Cette fois-ci, c’est une sympathique famille partant en vacances d’été qui sera à sa merci : malgré le cadre bucolique, des ombres souterraines les rattraperont. Le rythme savamment orchestré crée une tension fiévreuse, qui parfois coupe le souffle : le danger se rapproche sans relâche. A l’instar d’un Massacre à la tronçonneuse, Us se sert de l’horreur comme métaphore de problématiques sociétales. La question raciale, explicite au cœur de Get Out s’est effacée pour laisser place à une peinture acerbe de la société américaine. Le scénario, imagé, permet habilement différents niveaux de lecture, en inversant les rapports de forces et mettant en lumière les laissés-pour-comptes, que l’on refuse habituellement de voir. Intelligent et esthétiquement marquant, Us continue d’affirmer Jordan Peele en tant que maître du genre.

 

#10: El Reino (2019) de Rodrigo Sorogoyen

Manuel López Vidal est promis à un bel avenir au sein de son parti politique. Tout bascule où des soupçons de détournement de fond font surface et menacent de ruiner sa carrière. S’engage alors une course contre la montre pour trouver le traître dans son propre camp et faire disparaître les preuves.

Dans un style dynamique et haletant, le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen filme de l’intérieur l’arrivée d’un scandale majeur qui entraînera l’effondrement d’un parti politique. On assiste en temps réel au fil des plans séquences au désagrément des relations de confiance de ses membres, la suspicion omniprésente, les tentatives désespérées de faire bloc face aux accusations jusqu’à rapidement tomber dans le chacun pour soi et tenter de sauver sa peau. Sans une minute de repos, à l’instar de Vidal où chaque minute compte pour ne pas finir ses jours en prison, la pression monte doucement au fur et à mesure que les amitiés se défont et que les masques tombent. Les pseudo-relations du gratin de politique ne sont que façade face aux vraies menaces qui mettent en péril le statut de chacun. Une descente aux enfers pour les profiteurs d’une caste politique corrompue, laissant le spectateur en apnée par cette détresse désordonnée d’une élite d’État espagnole trop longtemps habituée à l’impunité.

 

#11: Le tombeau des lucioles (1988) de Isao Takahata

Japon, été 1945. Les bombardiers américains arrosent Kobé de plusieurs milliers de tonnes de bombes incendiaires. Un jeune adolescent et sa petite soeur perdent leurs parents. Ils se réfugient dans leur famille proche qui se montre cruelle avec eux. Leur quête désespérée d'un monde meilleur les amènera à traverser autant les ruines du Japon ensanglanté par la fin de cette guerre qu'à affronter l'indifférence et la cruauté des adultes…

Après avoir produit deux films du Studio Ghibli, Isao Takahata propose en 1988 un nouveau film en tant que réalisateur, Le Tombeau des lucioles, qui est sûrement l'œuvre la plus bouleversante du catalogue du Studio Ghibli. Son réalisme cruel, sobre, qu’on sait être le reflet d'événements historiques, ne peut qu’émouvoir le spectateur au plus profond de son être.

Ce film est l’adaptation d’un roman semi-autobiographique d’après-guerre célèbre au Japon, La Tombe des lucioles (1967) d’Akiyuki Nosaka. Après avoir refusé plusieurs adaptations, l’auteur du roman a finalement décidé de faire confiance à Takahata et de l’aider dans son processus de création. Tissant au fil des plans la rencontre entre onirisme et réalisme, tragédie et beauté, Le Tombeau des lucioles retranscrit avec justesse l’atmosphère du livre.

 

#12: Dragons (2010) de Chris Sanders & Dean Deblois

Un jeune Viking peu à son aise dans sa tribu où combattre les dragons est le sport national voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec un dragon.

Ne passons pas par quatre chemins, Dragons est une des plus grandes pépites du cinéma d’animation de la dernière décennie. En plus d’être une vraie révolution technique d’un point de vue de l’éclairage et du rigging – procédé de synthèse d’image en 3D en animation basé sur l’utilisation d’un maillage pour de meilleurs mouvements, Dreamworks a réussi à créer des personnages travaillés et une nouvelle mascotte emblématique grâce à Krokmou. L’aventure que nous propose le studio est magnifique : elle conjugue récit initiatique doublé d’un très beau développement de personnage avec des péripéties palpitantes et des antagonistes convaincants.

Bien qu’ayant eu de nombreux aléas de direction artistique – parfaitement résumée dans la vidéo de la chaîne Scinema sur le sujet – ce premier volet ainsi que la trilogie qui a suivi n’en restent pas moins cohérents, et Dragons est un must-see pour toute personne aimant l’animation et l’aventure.

 

#13: Voyage à Tokyo (1953) de Yasujirō Ozu

Il y a des films qu’on nomme coup de poing, qui nous collent au siège et nous font perdre le souffle. Voyage à Tokyo n’est pas de ceux-là : la claque qu’il nous assène, on ne la voit pas venir. Réalisé par l’un des plus grands maîtres du cinéma japonais, Yasujirō Ozu, c’est un film d’apparence paisible, calquant son rythme sur celui de ses personnages principaux, un couple de grands parents qui quittent temporairement leur petite ville du littoral pour rendre visite à leur descendance dans la bouillonnante Tokyo. Mais cette candeur sera vite opposée au mode de vie de leurs enfants, débordés par la gestion de leur travail et de leur vie sociale et familiale, et pour qui la visite de leurs parents va devenir un poids. Tableau intime, reflet de l’accélération de la vie japonaise dans les grandes villes, Voyage à Tokyo touche profondément. La vie du quotidien y est montrée avec réalisme et douceur, peuplée de personnages justes, unis par les relations complexes qui tissent une famille. Sa magnifique mise en scène est reconnue internationalement, alors qu’il est cité comme référence par de nombreuses institutions et personnalités du cinéma. Mais à la reconnaissance académique s’ajoute cette capacité à émouvoir, à marquer durablement et à faire réfléchir sur soi : c’est ce qui fait, finalement, un chef d'œuvre.

 

#14: La vie aquatique (2004) de Wes Anderson

Après le succès critique et public de ses deux derniers films, Rushmore et La Famille Tenenbaum, Wes Anderson reprend de nouveau Bill Murray comme premier rôle pour jouer le personnage de l’excentrique capitaine Steve Zissou. Parodie attentionnée de la vie du célèbre océanographe Jacque-Yves Cousteau, le film est un hommage à l’océan et la vie de navire telle qu’elle pouvait exister dans la seconde moitié du XXème siècle. Dans le style graphique et la tendresse enfantine qui est chère au réalisateur, Wes Anderson imagine une expédition improvisée pour retrouver un requin-tigre responsable de la mort du meilleur ami du capitaine Zissou, une intrigue légère qui rappelle dans un tout autre style le célèbre roman Moby Dick. Son humour malicieux recelant des thèmes plus tristes comme le deuil et l’échec, son amour du stop-motion et du vintage, ses mélodieuses interludes de Bowie par Seu Jorge font tout le charme du quatrième film du cinéaste qui fut pourtant boudé par la critique américaine lors de sa sortie. À revoir sans modération avant la sortie de The French Dispatch cet automne.

 

#15: 71 fragments d'une chronologie au hasard (1995) de Michael Haneke

A la veille de Noël 1993, un étudiant de 19 ans tue, sans motif apparent, plusieurs personnes lui étant totalement étrangères. Qu’est-ce qui rapprochait victimes et assassin ? Haneke raconte comment les vies de plusieurs personnes vont converger vers un fait divers et dissèque l’origine de la violence chez un jeune étudiant en informatique, pongiste à la vie millimétré, dont le passage à l’acte aussi soudain qu’insensé peut s’expliquer en en reconstituant les fragments. Au centre de l’attention, la déshumanisation des rapports sociaux inhérente à la société de consommation, déjà dénoncée par Haneke alors que le film a quand même 27 ans. Dans ce film très froid, Haneke décrit l’individualisme qui s’est lentement mais sûrement installé, conditionnant désormais les rapports sociaux. Parmi ces 71 fragments de vie, difficile d’oublier ce couple qui de toute évidence ne s’aime plus, mais croit pouvoir revitaliser son quotidien en procédant à une adoption. Comment ne pas évoquer ce vieil homme seul, avec pour seul compagnon son téléviseur, pour qui l’attentat narré dans le film deviendra immanquablement une rare source de divertissement au milieu d’un quotidien morose, troublant parallèle avec les chaînes d’information en continue qui polluent le paysage audiovisuel mondial en 2021. Pessimiste et étrangement visionnaire, Haneke n’encombre son film d’aucune source de joie ou de divertissement. Les événements sont froidement relatés et le passage à l’acte du jeune adulte, aussi imprévisible soit-il, sonne comme le dénouement logique de ces 71 fragments moroses au naturalisme angoissant.

 

#16: Dark Star (1974) de John Carpenter

Le Dark Star est un vaisseau spatial terrien dont les membres d'équipage ont pour mission de détruire des planètes lointaines instables dont l'orbite risque de dévier vers leur étoile et déclencher des supernovas. Exerçant cette activité depuis vingt ans, l'équipage a basculé lentement dans la solitude et l'ennui.

Premier long-métrage dans la filmographie d’un réalisateur que l’on ne présente plus, Dark Star porte en lui tout l’amour qu’a John Carpenter pour le cinéma de genre. Huis-clos spatial, le film s’ouvre sur une chanson de country totalement en décalage avec ce qui est montré à l’image. La scène d’introduction présente les personnages présents au sein du Dark Star, dans leurs routines et leur ennui quotidien.

Amenant rapidement une tension au sein du vaisseau, John Carpenter place en catimini les fondations de son cinéma. Que cela soit via l’enfermement des personnages, les tensions que cela créé ou l’extraterrestre déjà dans le vaisseau, l’angoisse est permanente. C’est d’un point de vue psychologique que se joue la résolution de l’intrigue, le tout dans une esthétique « faite maison » séduisante et passionnée. Annonciateur d’une filmographie hors du commun, Dark Star s’observe comme un petit bijou secret, amenant une pointe de nostalgie d’un cinéma de fabrication.

 

#17: Cloverfield (2008) de Matt Reeves

Popularisée en 1999 par le fondamental Paranormal activity, la technique du found footage est en vogue à la fin des années 2000. Parfois utilisée à tort et à travers, adorée ou décriée, elle se révèle dans Cloverfield d’une saveur particulière. La présence de la caméra dans la diégèse est introduite simplement : l’ami d’un dénommé Rob filme sa soirée de départ pour le Japon, quand une explosion retentit dehors. Commence alors une course haletante pour leur survie, alors qu’un monstre d’origine inconnue, digne d’un kaiju, détruit l’île de Manhattan. Cloverfield évite les écueils propres aux found footages, bien au contraire. Ce format propice à un rapport très fort avec le spectateur, qui s’identifie et superpose directement son regard avec celui de l’objectif, accompagne parfaitement l’énigme de la narration. D’où vient ce monstre ? Comment lutter contre lui ? Alors que des forces extérieures semblent se déployer, le point de vue reste totalement subjectif et n’apporte que peu de réponses. L’immersion est totale, le stress palpable, alors que l’on suit ce groupe d'amis dans le chaos.

 

#18: L'armée des ombres (1969) de Jean-Pierre Melville

1944, France. Sous l’occupation allemande, Gerbier, ingénieur du corps des Ponts et Chaussées, est arrêté par la police française pour des soupçons de collusion avec l’ennemi. Parvenant à s’échapper, il s’enfuit pour Marseille afin de rejoindre le réseau de résistants dont il est le coordinateur.

Adaptation d’un roman de Joseph Kessel, l’Armée des Ombres raconte de manière sombre l’entreprise périlleuse du poignée de résistants en France durant l’occupation allemande. Gerbier, interprété par l’impassible Lino Ventura, doit diriger d’une poigne de fer les opérations pour libérer la France de l’emprise de l'ennemi, quel qu’en soit le prix. Le film est une exploration morale de l’acte de résistance et sa supériorité à toutes autres formes de considération personnelle. Le dévouement à la cause, en tant que seule valeur de probité, font de Gerbier, Saint-Luc, Mathilde, Félix et les autres de véritables héros de guerre, mais des héros meurtris des sacrifices qu’ils ont dû effectuer. Une abnégation qui les conduira souvent à de funestes destinées, mue par un seul désir : le salut de leur patrie.

 

#19: Monty Python : La vie de Brian (1979) de Terry Jones

En l’an 0, en terre de Galilée, Mandy et son bébé Brian reçoivent la visite des Rois Mages un beau soir de décembre. Ceux-ci, s’apercevant de leur erreur, remballent prestement leurs présents et filent dans l’étable voisine.

On ne présente plus les Monty Python, cultissime troupe de comiques britanniques déjà passés à la postérité du cinéma comique grâce au génial « Sacré Graal » sorti quelques années auparavant. Cette fois, John Cleese et ses amis décident de s’attaquer à la vie de Jésus – ou plutôt de Brian – contemporain du Christ un peu simplet affublé d’un destin trop grand pour lui. Devenu messie malgré lui à cause d’un sordide histoire de chaussure, Brian va devoir porter le poids de sa date de naissance le long d’une comédie hilarante au cours de laquelle il sera confronté à toute une galerie de personnages tous plus irrésistibles les uns que les autres.

La sortie et la réception globale du film seront marquées par les protestations de nombreux groupes chrétiens criant au blasphème dans le monde entier. Goguenards et ouverts au débats, les plus éminent membres des Monty Python n’hésiteront pas à se confronter à leurs détracteurs sur les plateaux TV pour défendre leur œuvre. Interdit et censuré dans de nombreux pays, « La Vie de Brian » n’a pourtant rien à envier à son prestigieux aîné « Sacré Graal » et sa chanson finale, « Always Look on the Bright Side of Life », inoubliable moment de cinéma comique, restera l’un des sommets de leur carrière.

 

#20: Be My Cat : a film for Anne (2015) de Adrian Țofei

Pour convaincre Anne Hathaway de jouer pour lui, un jeune homme roumain plein d’ambition décide de filmer la préparation de son film et pour se faire il est prêt au sacrifice ultime.

Réinventer le found footage, ce n’est pas facile. Après les succès des classiques de l’horreur que sont devenus Projet Blair Witch, Cloverfield et REC, le genre semblait avoir été complètement dépouillé de toute sa substance. Et pourtant, quelle découverte que ce premier film d’Adrian Tofei qui réussit à redonner au genre ses meilleurs artifices. Dans un délire 100% meta, le réalisateur roumain emboîte les récits avec sa caméra embarquée et réussit à mêler horreur et humour. Le casting extrêmement convainquant renforce l’ambiance dérangeante du film qui s’exprime parfois au travers d’une très grande violence.

Complètement timbré, Adrian Tofei nous rend fou en brouillant les liens entre réel et fiction, nous laissant dérangés, empathiques, terrifiés, morts de trouille ou même de rire. Alors prenez un abonnement à Outbuster et allez découvrir cette pépite.

 

#21: High Life (2018) de Claire Denis

Un vaisseau spatial à la dérive, sans direction, ni but. C’est le théâtre de fer que Claire Denis a choisi pour s’essayer pour la première fois à la science-fiction, elle dont la filmographie ne rentre dans aucun genre. Un groupe de rebuts de la société, criminels et prisonniers, y ont été placés, envoyés dans l’espace sous couvert de la science. On y découvre un jardin, des lits vides, et Monte, seul survivant avec un bébé. La narration, parfois contemplative mais peuplée de flashback, questionne ce petit reste d’humanité qui subsiste. La terre est loin, perdus dans cet espace immense et froid, mais avec l’humain vient toujours l’intimité et la moiteur, que l’on voit omniprésente dans le sexe, le sang qui coule après un coup, ou Robert Pattinson qui dort peau contre peau avec son bébé. Claire Denis propose ainsi un contraste saisissant dans ce vaisseau claustrophobique peuplé de personnages impulsifs. Sur le fil du rasoir, High life est une expérience d’une beauté hypnotisante, repoussant le voyage spatial dans ses retranchements.

 

#22: Nymphomaniac (2013) de Lars von Trier

Seligman, un retraité solitaire, recueille en pleine nuit Joe, une jeune femme mal en point et abandonnée. Se considérant comme une « nymphomane » , elle partage avec lui son parcours de vie, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui

Après le très sombre Antichrist, Lars Von Trier, le plus décrié des cinéastes danois pour ses films provocants et pessimistes, revient avec Nymphomaniac, composé de deux films formant une seule et même œuvre de plus de 4 heures. Il narre la vie de Joe, dont la relation au monde s’est caractérisée autour de sa sexualité qu’elle a jugé comme anormale. Nymphomane autoproclamée, elle tente de trouver sa place dans la société par une posture en décalage avec les mœurs qu’elle constate autour d’elle. Sa quête de satisfaction sexuelle semble être tortueuse et désespérée, ressemblant plus à une déroute existentielle et affective dans un monde qui entrave moralement le plaisir féminin qu’un simple appétit pour les plaisirs charnels. Le film est composé de 8 chapitres, illustré par d’érudites métaphores de Seligman en tant qu’interlocuteur, qui tente de réconforter l’éclopée sans jugement moral sur ses mésaventures et sa supposée perversion. L'œuvre se voulait par le cinéaste comme une fresque (anti-)pornographique à laquelle il réfléchissait depuis longtemps, qui fut retoquée par la production en retirant un nombre de scènes trop explicites pour assurer un succès commercial en salles. Bien heureusement, une director’s cut de plus de 5 heures fut produite pour faire exister la vision originelle du cinéaste.

 

#23: L'emmurée vivante (1977) de Lucio Fulci

Virginia Ducci a des prémonitions. Elle sait que l’un des murs de la maison de son défunt mari abrite un cadavre. Avec l’aide d’un spécialiste en paranormal, elle explore la bâtisse en ruines et ne tarde pas à découvrir un squelette. Mais mettre au jour ce terrible secret pourrait s’avérer un geste funeste pour Virginia…

Réalisateur particulièrement productif, Lucio Fulci fait figure, aux côtés de Dario Argento, de maître du giallo, genre de films d’exploitation à la fois policiers et horrifiques qui connait un succès fou en Italie dans les années 1970. Considéré comme un genre particulièrement violent et sanglant, le giallo compte de nombreuses pépites parmi lesquelles le coloré et cultissime « Suspiria » ou encore le génial « Profondo Rosso ». « L’emmurée vivante » est de ceux-là et tient certainement son succès de l’originalité de son intrigue et de son déroulé. En effet, en nous dévoilant par les visions de Virginia les tragiques événements avenirs, Fulci parvient à mettre en place un suspens insoutenable, renforcé par la musique et les étranges comportements des protagonistes. Comme souvent dans le giallo, c’est ce doux mélange d’étrangeté et d’un style aujourd’hui démodé qui renforce la terreur et fait que « L’Emmurée Vivante » parvient à nous attraper.

 

#24: Lumières dansantes (2000) de Anders-Thomas Jensen

Torkild et ses trois amis d'enfance sont devenus des durs à cuire en grandissant. La petite bande rate souvent ses coups, même bien préparés, et un gang rival leur mène la vie dure. Fuyant la ville où ils ne sont plus les bienvenus, leur voiture tombe en panne et ils se réfugient dans une maison abandonnée en pleine forêt. Cet arrêt inopiné va modifier leur existence pour toujours.

Au-delà du fait de voir Madds Mikkelsen dans ses jeunes années tuer une vache à bout portant et porter un marcel crade, Lumières dansantes réussit le tour de force de proposer un buddy movie qui déconstruit totalement la virilité. On assiste à un vrai film de potes avec des sentiments et une belle réflexion sur l’amitié masculine : ce film est absolument nécessaire. Le scénario a beau être simple, il n’en est pas moins très comique et théâtral. Au-delà des rires en pagaille, c’est énormément d’émotions que propose Anders-Thomas Jensen à travers un film intimiste et incroyablement mélancolique. Le réalisateur explore le rapport à la famille, à la solitude, à l’habitude et de manière générale aux gens qui nous entourent. On a qu’une envie à la fin du film, c’est de nous aussi prendre un repas aux Lumières dansantes. Un énorme coup de cœur, à retrouver sur Outbuster.

 

#25: Carol (2016) de Todd Haynes

Dans le New York conservateur des années 50, Therese, jeune employée d’un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d’une cliente distinguée, Carol, femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l’étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond. Todd Haynes adapte cette histoire d’amour d’un roman de Patricia Highsmith, The price of salt, publié sous pseudonyme en 1952. Cette même année, l’Association des psychiatres américains ajoute l’homosexualité à la liste des maladies mentales. Présenté en avant première au festival de Cannes en 2015, Carol offre à voir, en un tableau dramatique, une époque où les normes sociales et le modèle conjugal traditionnel règnent en maîtres. Ce n’est pourtant pas la violence patriarcale qui reste le plus en mémoire, mais au contraire la douceur et la sincérité de cet amour, tant Cate Blanchett et Rooney Mara crèvent l’écran. Carol possède en sa qualité de film historique une belle image, parfois presque nébuleuse, aux couleurs légèrement sépia, et vient s’ajouter avec Portrait de la jeune fille en feu à un ensemble de films d’amour lesbien commençant à fleurir depuis quelques années. Toutefois, à quand le happy end ?

 

#26: Le sel de la terre (2014) de Juliano Ribeiro Salgado & Wim Wenders

Photographe brésilien humaniste, Sebastião Salgado voyage à travers le monde pour photographier la nature et les folies de la condition humaine. Après avoir acquis une de ces œuvres, Wim Wenders, le célèbre documentariste allemand, prend contact avec lui et une amitié naîtra entre les deux artistes.

Documentaire sur la vie et le travail de Salgado, le Sel de la Terre narre sur fond de voix-off le parcours hors du commun du photographe brésilien. Étudiant discret en économie, il commence à capturer sur pellicule le monde qui l’entoure jusqu’à en faire son métier. Il prendra goût pour les cultures oubliées d’Amérique du Sud, les exploitations minières brésiliennes, les territoires immaculés de l’homme moderne. Par un style en noir et blanc qui deviendra sa signature artistique, Salgado s’est employé à travers son oeuvre à mettre en image l’impact de l’homme sur son environnement naturel, aussi fragile soit-il, à travers ses souffrances, ses folies, ses prouesses.

Monument d'humilité, Sebastião Salgado nous dévoile ici avec une sincérité saisissante la manière avec laquelle il est parti à la connaissance du monde avec son appareil photo et son sac à dos.

 

#27: La Nuée (2020) de Just Philippot

Difficile pour Virginie de concilier sa vie d’agricultrice avec celle de mère célibataire. Pour sauver sa ferme de la faillite, elle se lance à corps perdu dans le business des sauterelles comestibles. Mais peu à peu, ses enfants ne la reconnaissent plus : Virginie semble développer un étrange lien obsessionnel avec ses sauterelles...

Depuis la fin des années 2010 et le succès des films d’horreurs à ambiance estampillés A24, on a pris l’habitude d’employer le terme controversé d’elevated horror pour qualifier ces longs-métrages horrifiques mettant en scène une horreur latente, particulièrement esthétique, émanant de petits détails, jusqu’à l’explosion finale, le climax du film, qui voit cette dernière décuplée. « La Nuée » en est le digne héritier. Fort de sa dimension sociale fièrement marquée, cette nouvelle production de genre hexagonale se démarque de ses contemporains par son rythme lent et anxiogène permettant au film de poser ses enjeux et de distiller des détails inquiétants suggérant la suite tragique des événements. On pense aux Oiseaux d’Hitchcock ou aux films de Cronenberg avec cette nuée de sauterelles qui parvient à devenir progressivement inquiétante et le corps de Virginie, de plus en plus marqué au fil du métrage par ses expériences sur son bétail d’un nouveau genre. Tant de réussites qui placent la barre peut-être un peu haute pour un film dont le climax tant attendu finit par légèrement décevoir, la faute à une horreur trop suggérée, trop hors champ, et filmée de nuit lorsqu’elle daigne enfin nous être montrée de face.

 

#28: Sucker Punch (2011) de Zack Snyder

Un jeune fille est envoyée en hôpital psychiatrique par son beau-père abusif. Elle s'évade dans un monde imaginaire surréaliste où elle projette de s'échapper.

Fer de lance du Snyderverse, Sucker Punch est le parfait exemple de l'univers visuel du réalisateur souvent détesté. Et pourtant, en traitant avec poésie du rêve, Zack Snyder signe un film originale et débordant d'idées traitant en sous-texte du pouvoir de la fiction. Chaque situation vécue par le personnage de Baby Doll est de plus un prétexte pour traiter d'un genre cinématographique et offrir aux spectateurs et spectatrices une ribambelle de combats épiques chorégraphiés à merveille.

La bande originale - ouvrant le film sur une titanesque reprise du titre "Sweet dreams" dans un style on ne peut plus Snyder - est également un des plus grands atout du long-métrage. Elle en accompagne chaque chapitre et nous propose de suspendre momentanément notre incrédulité pour mieux plonger dans des mondes imaginaires, dans une esthétique marquée à la croisée entre le punk et le gothique -qui deplaira à certain.e.s. Sucker Punch est une oeuvre meta. Là où dans le film les personnages doivent vivre dans leurs têtes des combats épiques pour récupérer des clefs et ainsi s'échapper de l'asile, nous, spectateurs et spectatrices, vivons à travers le cinéma le même processus dans un but semblable : échapper temporairement à la réalité.

 

#29: La Communion (2020) de Jan Komasa

Daniel est un délinquant placé dans un centre de rétention. Au climat de violence ambiant va tout de suite venir s’ajouter l’une des thématiques principales du film : la religiosité. Ce jeune au physique et au visage abrupt semble en effet gagné par une foi puissante, qui l'amènera au cours des ressorts scénaristiques à se rendre dans l’église d’un petit village polonais. L’usurpation commence alors, quand il prend par un concours de circonstances l’identité du père Tomasz et commence à mener la vie religieuse du village. Alors qu’il commence à se mêler aux histoires sombres des villageois, l’ambivalence du personnage ne fera alors qu’augmenter, soutenu par le jeu terriblement expressif de Bartosz Bielenia. Son regard électrique, exorbité, et ses traits saillants fascinent et terrifient. La religiosité peut-elle quelque chose pour ce village rempli de faux semblants, qui sous son apparence dévote ne laisse aucune place au pardon ? Pas dans son caractère le plus classique, mais l’arrivée de Daniel sera perturbatrice. Par des plans statiques et une photographie emprunte de jeux sur les lumières, Jan Komasa instaure une atmosphère retenue, mais dont la tranquillité semble prête à être rompue.

 

#30: Swallow (2020) de Carlo Mirabella-Davis

Hunter, jeune épouse timide, vit au côté de son mari Richie, qui vient de reprendre l’entreprise familiale. Cantonné à un rôle figuratif, enceinte depuis peu, elle commence à développer un syndrome digestif rare, le pica, qui entraîne une ingestion d’objet non-comestibles.

Des petits objets de plus en plus gros. C’est en les avalant, un à un, que Hunter s’échappe secrètement à son mal-être. Un mal-être provenant peut-être de son absence d’épanouissement personnel et professionnel, ou alors de son début de grossesse pour élever un enfant avec un homme qui ne la considère pas. Un mal-être à cause de la pression familiale pour lui faire vivre une vie contrainte, reléguée à un rôle de femme-objet porteuse d’un nouveau-né. Une femme-objet, qui avale d’autres objets, pour reprendre le contrôle, une once de contrôle sur son environnement, quitte à mettre sa santé en danger. À moins qu’il ne s’agisse d’une raison obscure plus profonde .. Carlo Mirabella-Davis organise intelligemment un très bon premier film engagé et subtil, sensiblement porté par Haley Bennett dans le rôle d’Hunter, mettant en scène la coercition sociale invisible et quotidienne subit par beaucoup trop de conjointes et conjoints dans le monde.

 

#31: Moxie (2021) de Amy Poehler

Dans une petite ville du Texas, Viv Carter, jeune lycéenne de 16 ans découvre que sa mère était membre d’un groupe de punk proche du mouvement « Riot Grrrl » dans les années 1990. Inspirée par sa mère, Viv crée alors un fanzine militant et commence une révolution féministe au sein de son lycée.

« Quand j’avais 16 ans tout ce qui m’intéressait c’était détruire le patriarcat et tout brûler sur mon passage ». Armé de ce crédo inculqué par la mère de Viv à sa fille, « Moxie », deuxième film d’Amy Poehler se veut teen movie « éducatif », en contrepied des teen movies classiques faisant la part belle aux jeunes hommes et leurs fantasmes. Ainsi, Moxie reprend toutes les étapes incontournables du genre (classement des filles du lycée par ordre de beauté, séduction lourde du quaterback beau gosse de la classe) et démontre en quoi celles-ci sont problématiques et contribuent à la culture du viol. Sont particulièrement pointés du doigt la banalisation du harcèlement en milieu scolaire, l’absence de réaction des professeurs et de la direction et le fameux male gaze, regard masculin qui contribue à l’objectification du corps féminin dès l’adolescence.

Si « Moxie » est une réussite, c’est parce qu’il parvient à donner à son héroïne militante l’aura « cool » et sincère de l’héroïne classique et attachante du teen movie, rendant l’identification à la fois aisée et souhaitable pour les jeunes adolescentes. Les personnages masculins ne sont pas en reste, puisque les lycéens pourront prendre pour modèle Seth, love interest de Viv qui s’émancipe des clichés en la séduisant par…sa gentillesse (et son attitude à l’opposé des carcans patriarcaux). Un belle réussite estampillée Netflix.

 

#32: Blood Machines (2020) de Raphaël Hernandez & Savitri Joly-Gonfard

Deux chasseurs traquent une machine qui tente de s’émanciper. Après l’avoir abattue, ils assistent à un phénomène mystique : le spectre d’une jeune femme s’arrache de la carcasse du vaisseau comme si elle avait une âme. Cherchant à comprendre la nature de ce spectre, ils entament une traque...

Tout droit sorti des cerveaux du duo Seth Ickerman, Blood Machines est un bijou rare du cinéma fait-maison. Sorti au cinéma dans une version suivie de son making-of, ce dernier montre l'étendue créative et l'amour que porte le duo au cinéma de science-fiction. Avec un faible budget, c'est quand même un condensé de lumières, de sons et de couleurs que propose Blood Machines, le tout porté par l'incroyable musique du maître français de la synthwave Carpenter Brut.

Il y a dans ce moyen-long-métrage une réelle envie de proposer une vision originale et made in France de la SF, avec une grande sincérité. Ce n'est pas par son scénario que brille le film, mais plutôt par sa façon de nous emmener dans un trip quasi-psychédélique non sans références au genre. À voir absolument dès que l'occasion se présente !

 

#33: Adam (2020) de Maryam Touzani

Une jeune femme enceinte, Samia, traverse Casablanca pour trouver du travail et un hébergement. Mais les regards sur elle sont sévères ou apeurés, et personne ne semble vouloir lui ouvrir sa porte, excepté Abla, veuve et mère d'une fillette de 8 ans, qui tient un magasin de pâtisseries marocaines à Casablanca. Dans la continuité de ses travaux précédents, Maryam Touzani parle avec Adam de la place des femmes et de la maternité dans la société marocaine, à travers deux portraits très différents. Samia se révèle être chaleureuse et sa présence dans le foyer d’Abla va créer petit à petit un lien fort entre les deux femmes, réchauffant le vide laissé par le deuil, et la dureté à laquelle se contraint Alba, devant gérer son commerce et l’éducation de sa fille. Inspiré d’une anecdote de l’enfance de la réalisatrice, Adam est intime, touchant, et l’attention qu’il porte aux détails et aux scènes de la vie quotidienne lui confère une intensité rare, sublimée par la mise en scène et la température de l’image, tantôt froide ou chaude. C’est un film qui dévoile, qui ouvre cet espace précieux et secret qu’est le foyer, que l’on voit trop peu au cinéma.

 

#34: Mickey and the Bear (2020) de Annabelle Attanasio

Mickey, une adolescente solitaire, vit avec son père dans un mobile-home dans le désert du Montana. Tandis qu’elle économise pour son futur passage à l’université, elle tente de concilier sa vie de lycéenne et sa relation toxique avec son père, ancien vétéran souffrant de syndrome post-traumatique à la suite de son engagement militaire en Irak.

Premier film de la réalisatrice Annabelle Attanasio, celle-ci trace dans le sillon du cinéma indépendant une remarquable première œuvre, marquée par un renversement de la relation père-fille stéréotypée. Le personnage paternel, Hank, interprété par James Badge Dale, est un gamin mentalement souffrant et instable, tandis que Mickey se voit attribuer le rôle de la cheffe du foyer. On voit se déployer en trame de fond le thème de la difficulté de la génération adolescente issue de la classe moyenne de s’extraire de leur milieu originel, ainsi que celui des séquelles psychologiques provoquées par les conflits successifs menés par les États-Unis à l’étranger. Dans une esthétique très Sundance, la mise en scène des blessures traumatiques aux confins de l’Amérique rurale est opportune dans un pays où presque 1 adulte sur 10 a servi dans l’armée, et fait de ce premier film de cette réalisatrice une réussite dont le reste de la filmographie est attendu avec impatience.

 

#35: Assaut (1976) de John Carpenter

Une nuit, à Los Angeles, les membres d’un gang assiègent un poste de police dans lequel s’est réfugié un homme qui a tué l’un des leurs. Pour survivre aux assauts répétés, policiers et prisonniers unissent leurs forces.

Avec son histoire minimaliste, ses acteurs un peu balourds et ses effets d’un autre temps, « Assaut » semble aux premiers abords difficile à apprécier aujourd’hui et pourrait être rangé parmi ces films démodés, que l’on se prend à revoir par une sorte de nostalgie, plus par amusement que par réel intérêt. Que nenni. « Assaut », film de début de carrière du pas encore mythique John Carpenter, est un modèle de huis clos anxiogène dont le premier visionnage est bien souvent inoubliable. Le siège, point culminant du film, permet aux personnages archétypaux présentés dans la première partie de se révéler, et leurs personnalités de s’étoffer, rendant le plus cliché des prisonniers attachant voire carrément iconique. On peut voir dans ce gang de tueurs sans scrupule aux mobiles non identifiés le motif d’une provocation. L’Amérique, pour la première fois confrontée au cinéma de Big John, restera réticente à ce film choquant et gratuit qui, comble de l’arrogance, se permet de faire échos au mythique « Rio Bravo », incarnation du cinéma hollywoodien triomphant. Face à ce déferlement de violence, c’est cette Amérique invisible - celle des flics noirs, des secrétaires déconsidérées et des voyous galants – qui risque sa vie pour en protéger les institutions (incarnées par le poste de police et le père orphelin) et restera incognito.

 

#36: Following, le suiveur (1998) de Christopher Nolan

Bill est un jeune écrivain qui, par curiosité, prend des inconnus en filature dans les rues de Londres. Ses maladresses et son manque de rigueur lorsqu'il cherche à trop s'approcher de ses sujets le conduisent à être repéré et à être lui-même suivi par Cobb, un cambrioleur psychopathe, sophistiqué et risque-tout. Cobb persuade peu à peu Bill de passer le pas entre filer et entrer par effraction dans les maisons des personnes qu'il suit.

Une raison suffisante de prendre le temps de découvrir Following, le suiveur, c’est bien saisir la genèse et le style du réalisateur supra-bankable qu’est devenu Christopher Nolan au fil des années. Dans une réalisation épurée en noir et blanc, le maître du blockbuster contemporain signe un premier long-métrage déjà annonciateur de ses thèmes fétiches – narration non linéaire, twist endings et obsession du temps – tout en finesse, forçant l’admiration.

Orienté psychologique, le film nous embarque dans la psyché du personnage de Bill. À la frontière entre le voyeurisme et une soif de curiosité à étancher, Following déploie son scénario avec simplicité et fascination tout en mettant à l’honneur un superbe duo de comédiens – Jeremy Theobald et Alex Haw – que l’on regrette de ne pas avoir vu continuer une carrière au cinéma. Un must-see pour comprendre l’origine de la machine Nolan.

 

#37: Dogs don't wear pants (2019) de J.-P. Valkeapää

Juha a perdu son épouse, victime d’une noyade. Des années plus tard, incapable de surmonter cette tragédie, il vit replié sur lui-même. Sa rencontre avec Mona, une dominatrice, va modifier le cours de son existence.

Cette pratique extrême est pour Juha une manière d’entrer dans un état de transe introspective et de franchir une nouvelle étape de son deuil pour espérer sortir lui aussi de cette eau profonde dans laquelle il a perdu sa femme. La détresse existentielle de Mona entre en résonance avec la sienne, et tous deux parviennent à s'abandonner progressivement dans cette exploration de la pulsion de mort de Juha.

Cette histoire de la marginalité sexuelle est sublimée du fait qu’elle n’est pas racontée pour provoquer, déranger le spectateur voyeur et avide de sensations fortes, mais pour montrer que l’empowerment peut se trouver hors des sentiers battus par la société. L’univers du BDSM et celui du deuil sont deux thèmes qu’il n’est pas aisé de traiter si on ne veut pas tomber dans le sensationnalisme. Jukka-Pekka Valkeapää parvient à éviter cet écueil en posant sur eux un regard empli de douceur, d’empathie et d’humour.

Certaines scènes peuvent s’avérer éprouvantes pour le spectateur, mais si votre sensibilité vous permet de les endurer, alors toute leur poésie s’ouvrira à vous.

 

#38: Sans soleil (1983) de Chris Marker

La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir. 

C'est ainsi que démarre l’un des documentaires les plus célèbres de la filmographie de Chris Marker. Une narratrice lisant à voix haute les lettres que lui envoie un mystérieux voyageur aux cours de ses nombreux voyages en Asie, en Afrique et Amérique Latine. Plus proche d’un essai cinématographique que d’un long-métrage fictionnel, le film aborde de manière contemplative et philosophique le rapport au voyage et à la distance, aux cultures et aux coutumes d’autrui. Un assemblage d'images, de regards, d’éclats de vie humaine qui composent une longue fresque d’un vaste monde intacte de toute mondialisation. À l’heure où le voyage et la rencontre avec l’autre est entravé de mille et une manières, Sans Soleil est une rêverie sans fin à travers la civilisation humaine et son existence sur Terre.

 

#39: Une question de vie ou de mort (1946) de Emeric Pressburger & Michael Powell

Comédie britannique narrant l’histoire absurde de l’aviateur britannique Peter Carter qui, en pleine Seconde Guerre Mondiale et alors que son avion est en train de se crasher, tombe amoureux de June, l’opératrice radio censée être son dernier contact terrestre, « Une question de vie ou de mort » prend rapidement un tournant fantastique inattendu. En effet, passée cette cocasse première scène, Carter survit au crash qui devait lui être fatal et retrouve sa dulcinée. Or, Peter semble être attendu au paradis. Un ange le retrouve et lui apprend sa mort et, face à la volonté de l’aviateur de rester en vie par amour, le convoque au tribunal céleste. Originellement film de commande censé réhabiliter les relations américano-britannique, « Une question de vie ou de mort » devient, grâce au talent de ses deux réalisateurs, une comédie culte aux qualités cinématographiques indéniables. Fable de l’après-guerre, le film distingue la vie sur terre, colorée et joyeuse bien qu’en temps de guerre mondiale, et le monde célèste, noir et terne, peuplée d’anges farouches aux personnalités distinctes. Sommet de la comédie absurde britannique, le film marque par son utilisation impressionnante du technicolor et consacre Michael Powell et Emeric Pressburger, importantissimes réalisateurs britanniques des années 1940-50. Sommet du film, le procès céleste confrontant morts et vivants sonne comme une ode à la vie et à la paix dans un contexte d’après-guerre encore entaché par de nombreux conflits.

 

#40: Life without death (2002) de Frank Cole

Life without death est le récit personnel et intense de la traversée du Sahara entreprise à dos de chameau par le cinéaste Frank Cole, de l'océan Alantique à la mer Rouge. Pendant son périple, il doit surmonter la soif, la solitude et le risque de se perdre.

Oubliez Mike Horn et faites la rencontre de Frank Cole et de son impressionnant documentaire contant son périple dans le Sahara. Les images sont à couper le souffle et montrent avec force la solitude immense de ce voyageur. Parti seul avec une caméra et un chameau, Frank Cole décrit les émotions qui l’ont traversé via une voix-off caverneuse insistant sur l’aspect dramatique de cette histoire vraie.

Complètement hors du temps, le documentaire produit un effet de vertige intense tant la situation paraît irréelle et tant la narration de Frank Cole nous embarque dans une sorte de rêve éveillé. Au-delà de l’exploit phénoménal que représente un tel voyage – 7300 km en onze mois – Frank Cole nous livre un très puissant héritage, presque dérangeant. En effet, Life without death conte son voyage réalisé en 1990, et il est terrible d’apprendre qu’il a trouvé la mort dix ans plus tard, dans un nouveau voyage, tué par des bandits. Paix à son âme.

 

#41: Delphine et Carole Insoumuses (2019) de Callisto Mc Nulty

“Il y a encore plus inconnu que le Soldat inconnu : sa femme !”. Ce slogan est l’un des tout premiers du Mouvement de Libération des Femmes, créé en 1970 dans la continuité de mai 68. C’est dans ce contexte en ébullition que vont se rencontrer la comédienne Delphine Seyrig et la vidéaste Carole Roussopoulos, qui est la deuxième personne en 1969 à acheter une toute nouvelle caméra vidéo portative, la Portapak de Sony, juste après Jean Luc Godard. Ce nouveau format d’appareil va lui permettre de filmer les manifestations qui ont foisonné durant la décennie. Avec leur collectif Insoumuses, elles vont s’emparer de la caméra comme un outil de militantisme : filmer la révolte des prostituées de Saint-Nizier, interviewer des actrices dénonçant le sexisme de l’industrie du cinéma… Ce documentaire, constitué de nombreux documents d’archives rassemblées par la petite-fille de Carole Roussopoulos, mélange portrait d’une époque et de deux femmes engagées et irrévérencieuses, rendant hommage à leur créativité et célébrant le cinéma dans sa forme la plus politique.

 

#42: La belle verte (1996) de Coline Serreau

Quelque part dans l’univers flotte paisiblement une planète aux reliefs doux et au lacs d’eau pure : elle abrite une communauté d’êtres disposant de pouvoirs télépathiques, gardien·ne·s des autres planètes du système. Mais lors de la réunion habituelle, la communauté se rend compte que cela fait 200 ans que personne ne s’est rendu sur Terre : là-bas, une société arriérée semble être peine perdue, les humain·e·s n’apprendront jamais. Pourtant, une volontaire sort du lot, et se propose d’entreprendre ce voyage. Tout droit plongée dans la France des années 1990, la gardienne se retrouve dans des situations plus rocambolesques les unes que les autres, à la recherche de quelques chose de bien plus personnel que la mission qu’elle semble être supposée remplir.

Œuvre de science-fiction à la française, ce film rare a quelque chose de doux-amer, et encourage par l’humour à prendre un peu de recul sur nos vies citadines, invitant à les contempler avec presque autant de tendresse que ne le fait cette communauté d’éphèbes qui ne semble vivre que d’amour et d’eau fraîche (et de concerts de silence).

 

#43: 20th Century Women (2017) de Mike Mills

Été 1979, en Californie. Dorothea élève seul son fils Jamie dans une grande demeure à Santa Barbara. Avec Abbie, artiste punk introvertie à qui elle sous-loue une chambre, et Julie sa jeune voisine, elle décide de les faire participer à l’éducation de Jamie pour en faire un homme.

20th century women, littéralement « Femmes du vingtième siècle », est le 3ème de Mike Mills après le très touchant Beginners réalisé 6 ans plus tôt.

Comme un déclaration d’amour d’un fils à sa mère, (le personnage de Dorothea étant directement inspirée de celle du réalisateur), le film restitue avec une douceur et une bienveillance utopique l’univers de (ce qui pourrait être ?) son enfance en Californie. Dorothea, dans le rôle d’un mère en avance sur les mœurs de son époque mais néanmoins grandement préoccupée par l’éducation de son fils, est à elle toute seule une figure symbolique et nostalgique de cette décennie où l’optimisme comme art de vivre était une valeur rare.

On y trouve une mise en perspective du contexte sociétal dans lequel le réalisateur à grandi, par la musique, les décors, les moeurs avec le contexte d’aujourd’hui, sur des questions qui agitent encore comme le genre, la sexualité, qu’est-ce qu’être une femme ou un homme, il y a 40 ans comme aujourd’hui. Une très belle découverte, qui nous donne envie de réécouter Why Can’t I Touch It? des Buzzcocks à l’infini.

 

#44: Les Garçons Sauvages (2017) de Bertrand Mandico

Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d'une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent et échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer.

Les Garçons sauvages est de ces films qu’il faut apprécier en premier lieu par un biais sensoriel. En effet, son récit romanesque l’inscrit dans le genre du film d’aventure mais celui-ci est secondaire, voire éclipsé par sa beauté plastique incroyable. Cette maîtrise plastique n’est en rien étonnante puisque Bertrand Mandico a commencé sa carrière avec le cinéma d’animation, les collages et le stop-motion. Cela se ressent notamment dans la construction minutieuse des plans qu’il a lui-même cadrés.

Après s’être illustré pendant vingt ans dans des courts et moyens métrages, l’imaginaire débridé du réalisateur, foisonnant de symboles et de références, s’exporte pour la première fois dans un format long. Ce dernier permet au spectateur de prendre le temps de s’immerger dans cet univers intense. Son aspect expérimental tend parfois vers l’hallucinatoire et l’ésotérique, et sa réception requiert par conséquent une certaine acceptation de la part du spectateur d’assister à une expérience unique. Afin d’assumer ce décalage avec la réalité et de mettre en valeur les mécanismes cinématographiques utilisés, les procédés de trucage sont volontairement non dissimulés.

Avec son univers fantasmagorique, Bertrand Mandico fait partie de cette nouvelle génération de réalisateurs français (comme Julia Ducournau ou Ludovic et Zoran Boukherma) dont les maîtres mots sont l’audace et la liberté.

 

#45: Mad Love in New York (2015) de Benjamin Safdie & Joshua Safdie

À New York, un couple de vagabonds toxicomanes, entretenant une relation conflictuelle, se bat contre leur addiction.

Mad love in New York est typiquement ce genre de film marquant par leur simplicité et leur impact. Trois ans avant la déferlante Good Time, les frères Safdie signent un long-métrage naturaliste extrêmement percutant, plongeant spectatrices et spectateurs en immersion dans la vie difficile d’Arielle Holmes (jouant son propre rôle dans le film) décrite par son amour pour Ilya (interprété par le récemment oscarisé Caleb Landry Jones) et sa passion pour l’héroïne. Les frères Safdie nous invitent à rentrer à un point A dans la vie d’Harley/Arielle, et d’en ressortir à un point B, sans aucun excès narratif et avec beaucoup d'humilité.

C’est une histoire difficile et profondément humaine que nous livrent ainsi les frères Safdie, tout en mettant en place une esthétique sombre au sein d’une ville de New York anxiogène à souhait. Fragment de vie magnifiquement bien mis en scène et petit bijou esthétique, il n’aura pas fallu attendre l’exceptionnel Uncut Gems pour assurer la place des deux frères dans le cinéma indépendant américain. Quand le tombe le générique, on sait qu'on a vu quelque chose de grand !

 

#46: Nonfilm (2001) de Quentin Dupieux

C’est un essai filmique improbable, ironique, et profondément drôle que Dupieux livrait déjà avec son premier film, dont il existe une version courte et une version longue. Le casting rend déjà attractif ce drôle d’objet, mettant en scène Vincent Belorgey (Kavinsky) et Sébastien Tellier dans le récit absurde et impossible d’un film qui n’en est pas un.

L’intrigue repose sur l’évitement du tournage : la caméra tourne et l’équipe technique est là, mais le récit est absent et l’acteur principal ne sait qu’il en est un (ou l’est-il vraiment?). La réalisateur finit seul, sans que l’on ne sache trop si c’est cela que le non-film voulait montrer ou pas. Ces quarante minutes de film ressemblent plus à un jeu, dans lequel curieusement le·a spectateur·ice semble n’avoir jamais eu de place attribuée, tout en étant l’entité sur laquelle repose la simple possibilité du film, et donc tout son ressort comique. À voir donc, pour une expérience inédite.

 

#47: Promised Land (2012) de Gus Van Sant

Dans l’arrière pays de Pennsylvanie, Steve Butler et sa collègue Sue démarchent les habitants en vue d’exploiter le potentiel forage de gaz de schistes. Les perspectives financières sont alléchantes pour ces petits propriétaires et la tâche promet d’être facile. C’était sans compter la venue d’un membre d’une association écologiste pour avertir les habitants des potentielles conséquences désastreuses pour l’environnement …

N’étant pas nouveau dans le film politique, Gus Van Sant laisse ici une nouvelle œuvre dans ce domaine avec une légère touche écologique. Sous les traits d’un film sobre et plus proche du cinéma grand public que le cinéma indépendant de ses origines, il raconte les turbulences morales d’un employé d’une grande entreprise de l’énergie face aux possibles conséquences écologiques de son métier.

Le scénario, à la fois malin et qui évite l'écueil d’un militantisme trop primaire, a été rédigé par les tenants des deux rôles titres Matt Damon et John Krasinski (The Office). L’extraction du gaz de schiste, ressource énergétique prometteuse mais aux conséquences écologiques désastreuses pour l’environnement, à cause de la technique de la fracture hydraulique interdite en France, continue de faire l’objet de lourds débats aux États-Unis.

 

#48: Funny Games (1997) de Michael Haneke

Une famille autrichienne rejoint sa maison de campagne près d'un lac. Deux jeunes hommes leur rendent visite sous un prétexte futile. Leur attitude envers eux suscite progressivement un certain malaise jusqu’à devenir inquiétante...

Après sa « Trilogie de la glaciation émotionnelle » constituée des longs-métrages Le Septième continent (1989), Benny’s video (1992) et 71 fragments d’une chronologie du hasard (1994), Michael Haneke propose avec Funny Games un huis clos atypique qui reprend le genre du home invasion pour interroger l’expérience de la violence chez le spectateur : que se passe-t-il lorsque des scènes d’horreur ne sont pas “divertissantes” ?

Tout au long du récit, Michael Haneke déjoue les attentes du spectateur et prend à contre-pied les codes du thriller psychologique. La mise en scène est froide et austère, et ne cherche pas à divertir le spectateur. La violence n’est, à une exception près, pas montrée dans le cadre de l’image, déjouant ici aussi la représentation habituelle de la violence. Il s’agit pour le réalisateur de questionner l’esthétisation et la vulgarisation de la violence par les médias tels que la télévision et l’impact de cette violence sur le public. Divers procédés cassent la barrière du quatrième mur afin de prendre à partie le spectateur et de le responsabiliser face à ce qu’il regarde.

« Quiconque quitte la salle n’a pas besoin de ce film ; toute personne qui reste jusqu’au bout en a besoin », explique le réalisateur dans une interview donnée en 1997.

 

#49: Barking Dog (2000) de Bong Joon-ho

un-ju, professeur à l'université, vit une existence sans encombre avec sa compagne, qui attend un enfant. Mais les aboiements répétés d'un chien du voisinage commencent à le rendre fou..

Premier film du maître coréen, Barking Dog est un condensé de situations à la fois comiques et angoissantes, jalonnant en filigrane les thématiques et styles d’écriture du réalisateur de Parasite. Dans ce premier long-métrage, Bong Joon-ho croise les vies de plusieurs personnages hauts en couleur pour proposer une comédie acerbe et noire, pleine de vie.

Flirtant parfois avec le film à sketchs, c’est pourtant avec une vraie cohérence que le récit s’enchaîne dans un quasi unique lieu, proche d’un humour absurde que l’on peut retrouver en France avec Quentin Dupieux. Barking Dog nous embarque dans un décor urbain surréel, et nous fait vivre un film finalement feel-good qui fera plaisir en cette fin d’été.

 

#50: Midsommar (2019) de Ari Aster

Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu'une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé.

Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante.

Dès son premier film Hérédité, Ari Aster s’était imposé comme l’un des réalisateurs les plus prometteurs du cinéma horrifique contemporain, ce qu’est venu confirmer la sortie en 2019 de son second film Midsommar. Un fil rouge tisse un dialogue évident entre ces deux films, en passant par les thématiques du deuil, de la famille, du rituel, de l'héritage et surtout celle du groupe qu'on quitte pour un autre afin de s'épanouir. Le récit de Midsommar est construit autour du délitement progressif de la relation entre Dani et Christian et questionne les relations humaines en confrontant l'individualisme des personnes du quotidien de Dani avec l'esprit de collectif de la communauté païenne.

Ari Aster excelle dans la construction d'univers, la caractérisation des personnages mais aussi dans la mise en scène d'images horrifiques particulièrement marquantes. Celles-ci relevant avec intelligence plutôt de compositions traumatiques cathartiques que de jump scares simplement divertissants. Le film fait également preuve d'une incroyable beauté formelle par son ingénieux sens du cadre et des détails minutieux.

Midsommar est donc un break up movie jouissif qui reprend les codes du sous-genre du « Folk horror ». Cette nouvelle entrevue avec l'imaginaire fascinant d'Ari Aster conforte la consécration esquissée par Hérédité.

 

#51: Upstream Color (2013) de Shane Carruth

En ingérant une drogue issue d’un ver, Kris se fait dérober le contrôle de sa vie ainsi que tout ce qu’elle possédait. Elle tente de se reconstruire après avoir fait la rencontre de Jeff, lui aussi victime du même sort.

10 ans après son premier film Primer, qui devint instantanément un classique pour de nombreux adeptes de casse-têtes spatio-temporels (et qui inspira très probablement Tenet de Christopher Nolan par son audacieuse complexité), Shane Carruth revient une nouvelle œuvre qui confirme un style cinématographique très particulier : un socle narratif emprunté à la science-fiction pour déployer totalement un montage le plus achronique possible. Loin de la réflexion ardue qu’impliquait la reconstitution des événements de son premier film, Upstream Color hypnotise par une narration aérienne, décousue, envoûtante, pour se focaliser sur la perception, la mémoire, le toucher et le contact avec la nature. Aux allures lointaines d’un Eternal Sunshine of Spotless Mind, Shane Carruth poursuit son rôle d’homme-orchestre indépendant dans des productions à la taille quasi-étudiante, évitant ou évité par les grands studios, pour mieux nous surprendre avec ce qu’il est possible d’accomplir par l’art du montage. Une pépite passée quasi-inapercue à sa sortie qui ne demande qu’à être redécouverte.

 

#52: Chats Perchés (2004) de Chris Marker

Entre 2001 et 2003, Chris Marker a traîné sa petite caméra portative dans les rues de Paris, à la recherche du chat. Pas celui de Philippe Geluck, ni celui d’Alice au Pays des Merveilles : celui que chasse Marker, c’est ce gros chat jaune qui arbore un grand sourire, au-dessus des toits de Paris ou au détour d’une petite rue. Le documentaire n’est pas la recherche de l’identité de la personne qui est en l’origine, mais plutôt une exploration de la vie politique française qui se dessine en creux de la présence du chat dans les rues, parfois au cœur des manifestations, parfois en observateur distant.

Dans un collage d’images et de sons qui ne manque pas d’humour, Marker propose un regard décalé sur les français·e·s et leurs engagements : guerre en Irak, élections présidentielles de 2002, occupation en Palestine, port du voile, épidémie du sida… Si les styles vestimentaires, publicités et essais techniques et visuels datés peuvent amuser la·e spectateur·rice contemporain·e, les thèmes de fond résonnent avec un peu plus de gravité. Les oppositions politiques entre droite et gauche, les questions de racisme, de sexisme, de toute puissance des institutions sont encore des enjeux brulants, près de 20 ans après la déambulation de Chris Marker dans ce Paris auquel il a offert une poésie bien loin des poncifs.

 

#53: The Lighthouse (2019) de Robert Eggers

L'histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

Bien que la réception de The Witch ait été plutôt mitigée en France, le premier long-métrage de Robert Eggers est unanimement reconnu aux Etats-Unis comme une des œuvres qui portent la nouvelle vague du cinéma de genre avec celles de Robert Michel et Ari Aster. Avec The Lighthouse, Robert Eggers a de nouveau divisé son public. Bien qu’il soit catégorisé par certaines plateformes comme un film d’horreur, The Lighthouse n’en est pas un. C’est un thriller psychologique dont l’ambiance et les images marquantes sont teintées de cinéma d’horreur. L’utilisation du noir et blanc, du format 1:19 et d’optiques donnant du grain à l’image rappellent l’expressionnisme allemand de Fritz Lang et les essais d’Andreï Tarkovski.

The Lighthouse est avant tout un film d’ambiance. Robert Eggers prend le temps de construire un décor hypersensible où les textures des pierres, de l’eau, de la saleté, sont rendues presque palpables. Le spectateur se retrouve happé par un récit à la recherche du détail, d’un ultra réalisme, afin de suspendre notre incrédulité. La création de cette ambiance particulière permet aux insertions d’éléments fantastiques de saisir l’attention du spectateur avec force.

Robert Egger signe avec The Lighthouse une œuvre sublime autant d’un point de vue visuel, sonore, que scénaristique.

 

#54: LA Confidential (1997) de Curtis Hanson

Dans le Los Angeles des années 1950, le crime organisé a perdu son leader : Mickey Cohen est sous les verrous. Il s’agit pour la LAPD de terminer de démanteler son réseau, et empêcher l’arrivée d’un nouveau caïd. Dans ce contexte de transition, que agents se retrouvent sur la piste des secrets bien gardés de la ville des anges.

LA Confidential est une leçon : la cinématographie épouse la narration - tirée du roman de James Ellroy - comme si elles avaient été conçues ensemble, et cette parfaite maîtrise des codes du film policier en fait un modèle du genre. Pourtant, le film n’est pas sans défauts : tellement attendu qu’il en devient cliché (certaines répliques sonnent presque comme une parodie), certaines scènes reconduisent même des violences et préjugés - sexistes, homophobes, racistes - en les condamnant à peine. Les poncifs parfois à la limite du pénible restent dynamisés par un jeu d’acteurs de haute volée (Kevin Spacey, Russell Crowe, Guy Pearce et Kim Basinger) et l’introduction d’un troisième agent de police, pour perturber le fameux schéma « good cop / bad cop ».

Il est terriblement jouissif de se laisser porter par la narration de ce film policier maîtrisé à la perfection, et les quelques moments d’exagération (dans le cliché ou dans la violence) permettent un recul bienvenu sur les quelques préjugés à l’écran, témoins de la société états-unienne de la fin des années 1990.

 

#55: Phantom Thread (2017) de Paul Thomas Anderson

Parmi la haute société londonienne des années 50, le nom du couturier Reynolds Woodcock est sur toutes les lèvres lorsqu’il s’agit de confectionner les plus belles robes du pays. Les célébrités, les héritières dynastiques et femmes de grands bourgeois sont autant de personnages prestigieux qui composent la clientèle du couturier. Au détour d’un petit-déjeuner dans un restaurant modeste de l’arrière-pays, il fera la rencontre d’Alma, qui deviendra sa maîtresse ainsi que sa muse. 

« Meilleur film de la décennie » , « chef-d'œuvre de Paul Thomas Anderson» .. rares sont ceux qui n’ont pas fait l’éloge de la délicatesse du huitième et dernier à date du réalisateur américain, qui narre le complexe basculement amoureux d’un grand couturier envers une femme qui a par hasard croisé son chemin.
 À l’instar Reynold Woodcock, on imagine facilement Paul T. Anderson construire sa mise en scène sous toutes les coutures avec l’orfèvrerie des plus fins artisans. La virtuosité du jeu de Daniel Day Lewis, pour qui Phantom Thread sera son dernier film, ainsi que les compositions au piano de Jonny Greenwood, permettent à l'œuvre d’accéder à un statut de grâce. L’un des meilleurs films de la décennie. 
 

#56: Malcom & Marie (2021) de Sam Levinson

Avec ce film tourné à la sortie du confinement du printemps 2020, Sam Levinson semble arriver (déjà) à l’apogée des réflexions en germe dans Euphoria, la série à succès dont il est le scénariste. Avec Malcolm & Marie, il replonge dans le travail avec Zendaya, qui tient un premier rôle époustouflant de justesse.

Dans une magnifique villa californienne, Malcolm et Marie rentrent de la soirée de projection du dernier film de Malcolm. Le succès dont a été couvert ce dernier s’écaille pourtant peu à peu, révélant les failles de la relation avec celle qui l’accompagne. Le rythme du film adopte celui de la dispute, voire celui du couple en général. Tout est juste dans ces quelques 1h45 de pourparler, toute la subtilité de la relation amoureuse est exposée au grand jour. Les sujets de discorde tout comme les mécanismes pour tenter de réparer les choses sont mis à nus, l’absurdité et la profondeur dramatique d’un même sentiment sont parfaitement montrées. Le besoin de l’autre, l’envie de tout dire et en même temps de cacher, l’irrationnel besoin d’être compris·e par l’autre sans avoir à ne dire mot, la jalousie sont jetés à l’écran, tout en conservant une esthétique léchée, douce, fluide. C’est avec brio que ce film propose de mettre en lumière les ficelles d’une relation amoureuse qui est à la fois terriblement cinématographique et affreusement banale, sans céder à la facilité du happy end et du dénouement de situation.

 

#57: Metropolis (1927) de Fritz Lang

Des ouvriers travaillent dans les souterrains d'une fabuleuse métropole de l'an 2026. Ils assurent le bonheur des nantis qui vivent dans les jardins suspendus de la ville. Un androïde mène les ouvriers vers la révolte.

Malgré un échec en salles lors de sa sortie en raison de la censure imposée par les autorités publiques de l’époque, Métropolis est aujourd’hui le film le plus connu de Fritz Lang, co-écrit avec sa compagne de l’époque. Après la circulation de nombreuses versions altérant l'œuvre originale, une version quasi intégrale rendue publique en 2010 a permis à Métropolis d’enfin s’imposer comme un pilier de la science-fiction moderne.

Outre le sublime de ses images, les thématiques de l’intelligence artificielle et de la perte de contrôle de l’humain sur sa création, mais aussi celles des inégalités sociales et de l’industrialisation déshumanisante en font une œuvre qui résonne particulièrement avec notre actualité. Son histoire tourmentée et sa préfiguration du nazisme en font le témoin de son époque et le mémento de la multitude d'œuvres cinématographiques qui ont été soit mutilées soit perdues.

Métropolis est un classique de la science-fiction moderne qui aura bousculé les codes de l’expressionnisme allemand et influencé de nombreux réalisateurs dont Ridley Scott pour Blade Runner.

 

#58: L'Homme de Rio (1964) de Philippe de Broca

Au Musée de l’Homme place du Trocadéro, une statuette de terre cuite est dérobée, et le conservateur du musée enlevé. Cela n’aurait pas tant importé à Adrien si Agnès - sa fiancée - n’avait pas été kidnappée elle aussi. Le jeune militaire en permission se lance alors à la poursuite des ravisseurs, jusqu’à Rio de Janeiro. S’enclenche ainsi une course poursuite renouvelée à chaque retrouvailles du couple, qui s’enfonce dans le mystère à mesure qu’il s’aventure dans les terres brésiliennes.

L’Homme de Rio est un grand film d’aventure qu’on dirait taillé pour la gloire de Belmondo : l’acteur connu pour faire lui-même toutes ses cascades (et il y en a !) incarne avec décontraction un Tintin irrévérencieux, tantôt absurde tantôt franchement bouffon. Les référence aux tomes 13 et 14 des aventures du célèbre reporter belge sont à peine masquées, et quelques scènes traitent l’image à la manière d’un dessin. Rétrospectivement, c’est aussi un Indiana Jones de fortune qui s’offre à nos regards français ; et la boucle est bouclée lorsqu’on retrouve dans ce film toutes les références qu’y fait le deuxième volet des aventure d’OSS 117 à Rio… jusqu’à un certain pédalo.

Une aventure savoureuse qui amène de rebondissements en rebondissements, sans jamais oublier de tourner en ridicule le moindre ressort narratif qui pourrait être interprété comme un propos - sur les relations homme/femme, le colonialisme, les nouveaux riches du monde moderne (le personnage de De Castro est une évidente singerie de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer)…

 

#59: No (2013) de Pablo Larraín

En 1988, après quinze années de dictature depuis sa prise de pouvoir de Pinochet, celui-ci se résigne à organiser un référendum auprès du peuple au sujet de son maintien au pouvoir. Ses opposants, autorisés à un créneau sur la télévision nationale par jour, se réunissent afin de réfléchir à la meilleure stratégie pour remporter le référendum. Ils font appel à un jeune publicitaire, René Saavedra (interprété par Gael García Bernal), chargé de restaurer la démocratie en réalisant une campagne publicitaire d’un tout nouveau genre.

Un vent nouveau souffle sur le Chili en cette fin de décennie, au crépuscule de la Guerre Froide. Pablo Larraín décide de mettre en scène ce virage historique de son pays, marqueur du premier pas vers la transition démocratique et la fin de la dictature. Adapté de la pièce de théâtre El Plebiscito de Antonia Skármeta, le changement d’ère est symbolisé par le choix audacieux et joyeusement optimiste du ton de la publicité télévisuelle censé faire conquérir les faveurs du peuple et lui faire renoncer aux années sombres de l’ère de Pinochet. La force de la publicité, perçu dans le film comme une embryonnaire arme de la souveraineté nationale, fait écho au spectateur comme le début de son hégémonie et son influence sur le citoyen, non en tant que émancipateur politique, mais comme un bras droit de la mondialisation à venir transformat le citoyen en consommateur passif. Le film se fit remarquer dans de nombreux festivals avant d’être le premier film chilien sélectionné pour l’Oscar du Meilleur Film Étranger.

 

#60: Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) de Michel Gondry

Joel et Clementine ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d'amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joel contacte l'inventeur du procédé Lacuna, le Dr. Mierzwiak, pour qu'il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clementine.

Le scénario d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind a germé dans le cerveau de Charlie Kaufman, connu pour la richesse de ses scénarios et celui de l’artiste plasticien Pierre Bismuth. Cette collaboration avec Michel Gondry a donné naissance à une œuvre originale jouant avec les strates temporelles et les frontières entre le réel et la fiction. Le choix de casting est singulier, mais révèle tout le talent de Jim Carrey à se renouveler dans des registres très différents.

Eternal Sunshine of the Spotless Mind interroge les mécanismes de l’amour et se demande si les histoires qui ne sont pas de longs fleuves tranquilles ne valent pas la peine d’être vécues et racontées. L’intelligence du film réside dans la subtilité avec laquelle il répond à cette question, son dénouement n’étant pas forcément promesse d’une fin heureuse pour les protagonistes. Peu de films ont réussi à parler des relations amoureuses avec autant de justesse, ce qui vaudra au film de remporter l’Oscar du meilleur scénario original en 2005.

 

#61: Grizzly Man (2005) de Werner Herzog

On connait tous Werner Herzog cinéaste, connu pour ses films extrêmes mettant en scène des héros aux ambitions démesurées cherchant à dépasser les limites du possible en se confrontant à la sauvagerie de la nature. « Aguirre » puis « Fitzcarraldo » ont coup sur coup œuvré à élever le réalisateur allemand au rang d’auteur aux thématiques bien identifiables, avec Klaus Kinski en héros fou herzogien. On connait peut-être moins Werner Herzog documentariste.

Narrant l’histoire folle de Timothy Treadwell, hurluberlu passionné de grizzlys qui choisit de vivre quinze étés, sans aucune arme, au milieu des redoutables grizzlys sauvages d’Alaska, « Grizzly Man » ne fait pas exception et illustre une évidente continuité thématique entre la filmographie d’Herzog et ses documentaires. Durant les cinq dernières années de sa folle entreprise, Treadwell a filmé toutes ses péripéties au milieu des ours, réunissant ainsi des images exceptionnelles dans l’espoir de démystifier cet animal jugé très dangereux. En octobre 2003, il est retrouvé avec sa compagne, à demi dévoré par ceux qu’il avait juré de protéger.

Comme dans tous ses documentaires, Herzog se pose en narrateur dont la fonction est de raconter crûment les événements. Son phrasé et son accent identifiables renforcent l’horreur de ce qui nous est présenté et parviennent à faire de Treadwell un personnage fantasque mais attachant, véritable héros herzogien n’ayant rien à envier à Aguirre ou Fitzcarraldo.

 

#62: Mustang (2015) de Deniz Gamze Ergüven

L’été débute dans la campagne turque, à quelques centaines de kilomètres de la capitale. Un groupe de jeune filles - cinq sœurs - font pour la dernière fois de l’année le chemin de retour depuis l’école jusqu’à chez elles. Leurs jeux innocents avec les garçons de leur âge provoquent d’abord des rumeurs dans le voisinage, puis la colère de la famille. Entourées et élevées notamment par leur grand-mère et leur oncle, les cinq sœurs sont plongées peu à peu dans un contexte de contrôle sur leur temps et leurs corps, jusqu’à la violence. Les mariages arrangés sont organisés, et la maison familiale se transforme peu à peu en prison dont chacune tente de sortir par différents moyens.

Tourné en 2015 dans un province de Turquie relativement caractérisée par son côté conservateur et nationaliste, Mustang est donc un écho sans équivoque à la situation politique du pays d’origine de la réalisatrice, récompensée par plusieurs prix et notamment aux César de 2016.

 

#63: Her (2013) de Spike Jonze

Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l'acquisition d'un programme informatique ultramoderne, capable de s'adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de “Samantha”, une voix intelligente, intuitive et étonnamment drôle.

Avec ce quatrième long-métrage, Spike Jonze signe un film d’anticipation au scénario atypique qui remportera l’Oscar du meilleur scénario original en 2014. Her pose le débat autour de l’intelligence artificielle et explore les questions liées à l’amour et à la solitude dans les temps modernes en essayant d’apporter plusieurs choix de réponses au spectateur. La photographie du film est travaillée avec une palette de couleurs chaudes qui va de pair avec la tendresse avec laquelle le réalisateur a souhaité représenter cette histoire d’amour détonante. Les acteurs quant à eux incarnent des personnages sensibles qui s’inscrivent à merveille dans ce décor presque cotonneux. La voix de Scarlett Johansson offre en particulier une performance remarquable en parvenant à donner une existence concrète à cette intelligence artificielle. Her est un film qui, en plus d’être bien écrit et doté d’une image d’une douceur enivrante, porte des réflexions d’une grande pertinence par rapport aux débats actuels sur les nouvelles technologies.

 

#64: Donnie Darko (2002) de Richard Kelly

Middlesex, Iowa, 1988. Donnie Darko est un adolescent de seize ans pas comme les autres. Introverti et émotionnellement perturbé, il entretient une amitié avec un certain Frank, un lapin géant que lui seul peut voir et entendre. Une nuit où Donnie est réveillé par la voix de son ami imaginaire qui lui intime de le suivre, il réchappe miraculeusement à un accident qui aurait pu lui être fatal. Au même moment, Frank lui annonce que la fin du monde est proche.

Donnie Darko, premier long-métrage de Richard Kelly, peut aisément être qualifié de coup de génie. Ce scénario unique en son genre a été écrit en six semaines lorsqu’il avait vingt-deux ans pendant la période d’Halloween avec pour inspiration sa lecture des livres de Stephen King et de Philip K. Dick ainsi que le fait divers d’un morceau de glace ayant chuté d’un avion. Le film reprend les codes des comics américains et met en scène des adolescents qui vont essayer de lutter contre une menace imminente avec l’aide d’interventions surnaturelles dans une petite ville résidentielle. En résulte un film inclassable qui joue avec les codes du genre horrifique et du teen movie. L’adolescence est représentée comme une période de perturbations avec un sentiment de non-appartenance au monde, mais aussi comme le moment d’une prise de conscience du temps qui passe et nous rapproche de la mort. Donnie Darko est une oeuvre dense, mystérieuse, qui nécessite plusieurs visionnages pour comprendre les multiples strates narratives qu’il tisse.

Donnie Darko est aujourd’hui considéré comme un film culte qui a renouvelé la science-fiction et qui incarne le cinéma américain des années 1990, marqué par une certaine paranoïa avec des récits centrés autour de conspirations et de faux-semblants.

 

#65: Planète interdite (1956) de Fred M. Wilcox

En 2257, un croiseur spatial se pose sur une planète pour secourir un vaisseau d'exploration dont l'équipage n'a plus donné signe de vie depuis 19 ans.

Monument de la science-fiction, Planète interdite mérite les faisceaux de tous les projecteurs possibles. Sorti pendant les années 60 au début d’une guerre froide qui allait durer encore plusieurs décennies, cette apparente simple histoire de sauvetage spatial traite en sous-texte à la fois la peur de la menace atomique, mais aussi des notions de psychanalyse - qui commençaient à être massivement étudiées outre-Atlantique. Le long-métrage brille par une esthétique colorée, laissant transparaître un artisanat passionné tout en proposant de réelles prouesses en matière d’effets spéciaux. Passant de plans serrés sur des machines des plus étranges à des plans larges en plongée vertigineuses sur un complexe scientifique, il est impressionnant de voir à l’écran une telle maturité dans le traitement des thèmes spatiaux et futuristes et l’intelligence d’une telle mise en scène.

Le film s’accompagne d’une bande-originale entièrement électronique extrêmement efficace– la première pour un film de science-fiction, et qui restera une tradition pendant plusieurs années avant le retour de la musique orchestrale dans un certain film comportant des sabres laser – et d’un casting charismatique, avec notamment le magique Leslie Nielsen, figure éminente des films du trio comique ZAZ qui y apparaît pour son deuxième rôle au cinéma. Il y a quelque chose d’unique dans Planète interdite, utilisant la science-fiction comme un microscope braqué sur les passions humaines et nos relations sociales, tout en proposant un divertissement qui tombe toujours juste. Tout simplement la naissance d’un genre et une inventivité à faire pâlir nos contemporain·e· s.

 

#66: Alien, le huitième passager (1979) de Ridley Scott

Dans l’espace, personne ne vous entend crier. Cette phrase, écrite sur l’affiche tout en sobriété du premier film d’une saga qui ne cesse encore aujourd’hui de s’allonger, en présage bien cette rencontre entre science-fiction et horreur qui le caractérise. Entré dans les rangs de film culte, il offre un rôle magistral à son personnage principal, Ripley, dans un genre où les femmes se retrouvent rarement au premier rang avec une telle qualité d’écriture (les rôles ayant notamment été écrits sans fixer leur genre au préalable). Grâce au travail et à la fantastique imagination de H.R Giger, le film et ses suivants sont marqués par un univers visuel fort, mélangeant l’organique et le mécanique pour créer des décors de vaisseaux inquiétants et l’une des créatures les plus célèbre et terrifiante de l’histoire du cinéma : le xénomorphe. Ridley Scott montre une maîtrise sans faille dans la progression de l’angoisse, faisant apparaître la créature aux multiples formes à des moments culminants. Parfois citée comme métaphore du viol, elle représente sans aucun doute un mal absolu, une absence totale de concessions qui aujourd’hui continue de hanter les salles de cinéma.

 

#67: Le voyage de la peur (1953) de Ida Lupino

Un tueur hante les routes désertiques en se faisant passer pour un auto-stoppeur auprès des rares voitures qui croisent son chemin. Bientôt traqué, il se résout à fuir en menaçant deux pêcheurs qui le conduisent jusqu'au Mexique. Contraints par le porteur du pistolet, les deux hommes ne parviennent pas à se libérer de son joug.

Actrice abonnée aux rôles de femme fatale au début des années 1940, Ida Lupino change radicalement d’image quand elle se lance dans la réalisation. Fondatrice d’une société de cinéma indépendant, elle se fait remarquer via les thématiques de ses films : des sujets de société rarement abordés à cette époque au cinéma tels que le viol ou la condition féminine.

Avec « Le voyage de la peur », Lupino devient la première femme réalisatrice d’un film noir, terme qui semble avoir été inventé pour ce film, tant l’angoisse et la fatalité y sont palpables. Tourné au début des années 50, le film permet à sa réalisatrice de se réinventer et de prouver qu’elle n’a rien à envier à ses homologues réalisateurs de films noirs en matière de suspens et de noirceur.

Récit linéaire de la fuite d’un criminel prenant en otage deux amis afin qu’ils l’emmènent jusqu’à la frontière mexicaine, « Le Voyage de la peur » marque par sa modernité, le portrait des trois protagonistes masculins détonnant avec le mythe de la virilité souvent prôné par le cinéma Hollywoodien de l’époque. La torture psychologique dont ils font l’objet ne permet en effet aucun échappatoire.

Moderne et marquant, « Le Voyage de la peur » fait aussi figure de pionnier des films d’auto-stoppeurs tueurs dont le prototype le plus connu est peut-être « The Hitcher ».

 

#68: Rouge (2021) de Farid Bentoumi

Nour vient juste d’être embauchée comme infirmière dans une usine chimique où travaille son père, délégué du personnel et pivot de l’entreprise depuis toujours. Une journaliste mène une enquête sur la gestion des déchets alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire : les deux femmes vont découvrir que cette usine cache bien des secrets. Mensonges, dossiers médicaux trafiqués, accidents dissimulés…Nour va devoir faire un choix critique : se taire ou trahir son père, au nom de la vérité.

Il y a quelques mois, nous publiions sur ce même site un édito portant sur la figure du lanceur d’alerte au cinéma. Pointant du doigt les poncifs du film hollywoodien, qui, avide de figure charismatique à mettre en scène, tend à héroïser et scénariser à l’extrême quitte à caricaturer les situations contées, ce texte aurait pu trouver sa parfaite conclusion en « Rouge ». En effet, dans « Rouge » pas question d’héroïser ou de sacraliser le personnage de Nour, jeune infirmière piégée dans des rouages plus grands qu’elles. C’est forcée et contrainte que Nour se fait lanceuse d’alerte, au péril de sa santé et de ses liens familiaux mais sans jamais que son histoire ou sa volonté ne soient mises au-devant de la scène. Les dilemmes moraux du personnages sont bien explicités : Nour n’est ni héros ni anti-héros, elle n’est que la pièce par laquelle les événements surviennent, coincée entre l’influence d’une journaliste et de militants sur elle et d’un patron peu enclin à la discussion sur son père. La force du film, c’est d’éviter tout manichéisme et de ne jamais donner la réponse juste au dilemme moral sur lequel il repose.

 

#69: Jim & Andy (2017) de Chris Smith

Presque 20 après la sortie de Man on the Moon, le portrait de Milos Forman sur le comédien Andy Kaufman, Jim Carrey revient sur sa performance en tant qu’interprète d’une de ses idoles de comédie.

On le connaissait surexcité, gesticulant et possédant le visage le plus protéiforme d’Hollywood : Jim Carrey est aux début des années 2000 l’une des plus grandes super-star du comique visuel enchaînant des succès au box-office. Dans Jim & Andy, l’acteur nous apparaît face caméra, une certaine sagesse dans le regard, un sourire rasséréné, et nous évoque un des rôles qui l’a le plus marqué durant sa carrière : celui du très regretté Andy Kaufman.

Ovni humoristique, connu pour ses étranges prestations sur les plateaux télévisuels, Andy Kaufman a pour habitude de laisser le public dans un état entre le rire nerveux et la perplexité, à jouer chacun de ses personnages à fond jusqu’à frôler la gêne et le malaise. Reprenant à son compte la démesure de son personnage, Jim Carrey le fait revivre sous les yeux de l’équipe de tournage, dans l’hilarité comme dans l’exaspération de ses collaborateurs. Par ces précieuses archives déterrées, Jim & Andy explore magnifiquement le thème de l’identité de l’acteur, la relation au rôle et le dévouement à celui-ci.

 

#70: Punishment Park (1971) de Peter Watkins

Dans les années 60, face à l’enlisement du conflit au Vietnam, le gouvernement Nixon déclare un état d’urgence répressif et ultra-autoritaire. Les militants pacifistes qui ont osé défier la doxa du gouvernement sont arrêtés, et se voient proposer un choix cornélien : une lourde condamnation pénale ou bien la possibilité d’aménager leur peine en participant au Punishment Park. En acceptant, les participants sont confrontés à une course de trois jours dans le désert sans eau ni nourriture pourchassés par les autorités.

Grand amateur d’uchronie politique aux allures de reportage vidéo, Peter Watkins livre son brûlot contre une potentielle dérive libertaire dans un contexte de guerre contre le communisme. Traits tirés à l’excès de manière effroyable, Watkins joue avec la réalité en mettant en scène une vraie fausse équipe de reporters, chargée de prendre des images de cette nouvelle justice expéditive, qui nous fait mettre dans une inconfortable position de spectateur à la fois active et passive au face au déroulé funeste des événements. L’indifférence journalistique face à la souffrance des militants dérange, aussi bien que l’appétence pour des images à sensation qui interroge sur notre potentiel manque de réaction face à une répression gouvernementale contre des activistes politiques.

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