Making Movies

Le tournage au centre de la mise en scène

Avec le succès des films en salles, la célébrité grandissante des acteurs à l’écran, l'ingéniosité des effets techniques et les sommes colossales investies, une aura de fascination s’est créée autour du tournage. Les raisons de cet attrait pour la conception d’un film sont diverses : on peut compter parmi elles le gigantisme des plateaux de tournages, la technologie des effets spéciaux, l’intimité professionnelle des artistes ou bien l’espoir de croiser une acteur·ice qui nous serait familier·e … 

Comme pour répondre à cette curiosité des spectateurs, de nombreux cinéastes se sont approprié cette matière en proposant dans leurs œuvres un récit au cœur d’un tournage de cinéma. Leur connaissance parfaite de cet univers en font les chroniqueurs les plus à-mêmes d’en raconter les fascinantes spécificités. Dans Huit et demi (1963), Federico Fellini raconte le désespoir d’un réalisateur en panne d'inspiration. De son côté, Le Mépris (1963) de Jean-Luc Godard met en scène la tumultueuse décrépitude d’un couple durant le tournage d’une adaptation de l’Odyssée. La Nuit Américaine (1973) de François Truffaut va jusqu’à se mettre lui-même comme interprète du personnage du réalisateur, poussant les limites de la mise en abîme. Enfin, dans un style plus burlesque et américain, Tonnerre sous les Tropiques (2008), de Ben Stiller, emploie habilement ce procédé pour tourner en ridicule les travers et les excès des grands tournages hollywoodiens.

Cependant, l’univers véritable des secrets de tournages n’était accessible pendant longtemps qu’à travers la littérature spécialisée. Des biographies de réalisateurs ou de collaborateurs témoins des événements étaient fréquemment éditées, ainsi que d’autres formes d’archives telles que les interviews, menées dans l’espoir de collecter une poignée d’anecdotes à partager au public.

Il fallut attendre la fin des années 70 pour voir arriver les premiers making-of en vidéo, grâce à l'avènement technologique des CD et plus tard des DVD. Les premiers que l’on retrouve dans l’histoire sont liés à de grandes productions à succès, tels que The Making of Star Wars (1977), Making Michael Jackson's Thriller (1983) ou  A Primer for 2001: A Space Odyssey (1970). Il s’agit principalement de moyens ou long-métrages, surfant sur le succès de l'œuvre originale ou bien destinés à la promotion en vue de leur sortie en salles ou à la télévision. En effet, le succès des making-of s’est confirmé par la suite, jusqu’à devenir un passage quasi-obligé, inséré dans les éditions DVD à destination des fans curieux. 

Avec le temps, ce supplément en parallèle de l'œuvre originale s’est lissé, conventionné, jusqu’à ne représenter qu’un flux de commentaires dithyrambiques sur les intentions de l’équipe du film, uniquement dans un but marketing. Cependant, il arrive que le contexte qui entoure la conception d’une œuvre participe à sa sacralisation dans le temps, l'érigeant au titre d'œuvre intemporelle entrée dans la légende. 

On notera parmi eux Hearts of Darkness: A Filmmaker's Apocalypse (1991)  qui se consacre aux déboires du tournage d'Apocalypse Now (1979), l’un des films phares de Francis Ford Coppola, ou bien Lost in la Mancha (2002), le making-of du projet avorté de Terry Gilliams, sorti en salle 18 ans plus tard.  Ces deux œuvres sont des succès critiques, proportionnels à l’infortune des conditions de tournage, et à la notoriété des réalisateurs. Leur retentissement démontre l’appétit du public pour les récits de tournages catastrophiques. Les réalisateurs sont mis en scène  face à l’adversité des événements, des comédiens capricieux ou des chantages exercés par des producteurs véreux. 

Notons enfin qu’au cours de la dernière décennie, un certain nombre de festivals francophones dédiés à l’art du making-of (dont le FIMO et le Festival du making-of de Romorantin) se sont développés. De même, le métier méconnu de réalisateur de making-of, dont la tâche est de mener une équipe de tournage au sein d’un plateau de tournage, a fait son apparition.

Il est en effet paradoxal de savoir qu’en réalité, la plupart des tournages qui ont lieu se déroulent au mieux dans un esprit de franche camaraderie (malgré le narcissisme de certains), au pire dans un morne ennui où l’attente peut être l’activité principale. À croire que même la réalité concernant les coulisses des plateaux est rêvée à être plus romancée. 

Une œuvre cinématographique s’arrête-t-elle à son achèvement final ? Ou les détails et le contexte qui ont accompagné sa création font-ils partie d’un même tout ? Dans toutes les formes d’arts, les critiques et les amateurs ont aimé s’attarder sur les raisons, les conditions, les conséquences qui ont marqué l’identité des performances artistiques. Le tournant de la Nouvelle Vague, par son radicalisme et sa nouveauté, a su mettre la valeur d’un film dans le prolongement du parcours d’un réalisateur. Ainsi, le vécu et la volonté du cinéaste sont mis sur une même continuité afin de correctement analyser l'œuvre. Par curiosité, fascination ou désir d’apprentissage, le spectateur élargit le champ d’appréhension d’un film en se documentant, en imaginant les enjeux des artistes et leur motivation véritable lorsque la caméra se met à tourner. En plus d’un objet artistique unique, le film devient  un point de connexion entre le public et le travail d’une équipe fière de son savoir-faire.

Éditorial proposé et rédigé par Diego Lecoutre