Morsures filmiques

Images de créatures sans reflet

"Vampire" par Edvard Munch, 1895

Il est presque minuit. Un jeune clerc de notaire rejoint enfin sa destination : l’inquiétante propriété du comte Orlok, perdue dans une région reculée de la Transylvanie. En s’approchant des grandes portes du domaine, celles-ci s’ouvrent toutes seules, il n’y a personne autour. Il entre désormais dans le monde de l’étrange. 

Cette scène précède la rencontre avec l’un des premiers vampires de l’histoire du cinéma, en 1922, dans le chef d'œuvre expressionniste de Murnau : Nosferatu le Vampire. De toutes les créatures fantastiques, le vampire est celle dont l’ombre semble s'entremêler avec l’histoire du cinéma de la manière la plus intime et intrinsèque qu’il soit. La création de son mythe remonte pourtant à plus loin, émergeant des croyances et des peurs d’une Europe du Moyen-âge traversée par les épidémies. Les récits populaires sur des hommes mort-vivants et suceurs de sang se cristallisent dans une œuvre majeure de la littérature gothique : Dracula de Bram Stoker. 

Publié en 1897, cet ouvrage qui pose les bases du mythe vampiresque et l’expose au grand jour est alors merveilleusement contemporain des premiers pas du cinéma. Nombreux sont les réalisateurs à y faire référence dans leurs films, comme Coppola qui, dans son adaptation de Dracula, place la première discussion entre Dracula et Mina devant la salle où est présentée la nouvelle invention du cinématographe. 

Pendant plus d’un siècle, le vampire a continué sa route dans les images pour devenir de nos jours une figure emblématique du fantastique. Incorporé à la pop culture notamment grâce à la série Buffy, il est présent dans de nombreuses productions à destination de la jeunesse, mais hante aussi régulièrement les festivals les plus prestigieux, comme en 2009 quand le brutal Thirst, Ceci est mon Sang gagne le prix du jury du festival de Cannes. Les détails de la mythologie, peur de l’ail ou transformation en chauve souris, se sont effacés des récits actuels pour laisser place à l’essentiel et permettre de questionner la condition même du vampire, et à travers elle, celle de l’humain.

Le danger qu’incarne le vampire et la domination qu’il exerce sur ses victimes, par son attraction destructrice, pourraient en faire l’incarnation d’une entité oppressive, autoritaire. Mais ses origines en font un être subversif par essence : né en s’opposant à une société victorienne très puritaine, du sang jaillit de la croix quand Dracula, encore humain, fait le choix de renier l'Église : il est alors damné pour toujours. 

En lien direct avec cette idée de transgression, le vampire a un lien indissociable avec la sexualité et agit comme révélateur de désirs parfois inavouables. D’apparence monstrueuse dans Nosferatu, certains acteurs comme l’élégant Bela Lugosi transformèrent l’image vampirique pour l’associer à la beauté et à la séduction, maintenant ancrée ainsi dans l’imaginaire collectif. Symbole crucial, la morsure au cou commence comme le baiser d’un amant et se termine par une pénétration destructrice, celle des crocs dans la chair. Dans Les Prédateurs, la scène à caractère érotique entre Catherine Deneuve et Susan Sarandon est peuplée d’inserts écarlates de globules rouges, comme si le film lui même subissait une morsure. Ce sang si précieux devient une drogue pour Kathleen dans The Addiction d’Abel Ferrara, qui erre dans un New York lugubre à la recherche de son prochain fix. Sexualité, pulsions, ces questionnements apparaissent pertinents dès l’âge de la puberté : le cinéma s’en est emparé avec la saga Twilight, qui avec sa vision édulcorée du vampirisme parle d’amour éternel et centre son récit sur l’apprentissage de son propre contrôle, et le dépassement de soi et de sa force.

Car le vampirisme, c’est “une question de pouvoir” affirme Buffy, dont le rôle repose sur un renversement de l’ordre établi en particulier par le patriarcat. Cette réappropriation du pouvoir se retrouve de manière euphorisante dans A girl Walks Home Alone at Night, sorti en 2014, où la vampire, quand elle n’arpente pas les rues sur son skate, tue uniquement les agresseurs d’une prostituée qu’elle protège en secret. Tourné en noir et blanc anamorphique, le vampirisme modifie une fois de plus le film dans sa forme.

La force et la pertinence sans cesse renouvelée du vampire au cinéma réside dans la proximité qu’elle entretient avec l’homme. L’immortalité à laquelle est condamné le vampire le confronte à des choix d’existence. Comment trouver sa place dans une société qui avance trop vite, ou qui n’est pas faite pour nous ? Le couple de Only Lovers Left Alive, reclus dans son appartement cocon, en apparaît bien détaché, à la différence des vampires de la série True Blood, qui se battent pour leurs droits et survivent grâce à la consommation de sang synthétique. 

Terriblement individuel mais dépendant des humains pour sa survie, le vampire est voué à une existence en quête de l’autre, et de soi-même. Le vampire est finalement le monstre le plus humain. Imageries gothiques, parodies, contes romantiques, son image à l’écran est en constante mutation, incarnant le subversif à travers les époques. Le destin croisé avec le cinéma de cette créature que la pellicule a tant aimé capturer, alors même que les miroirs y échouent, est loin d’avoir rendu son dernier souffle. Jumeau du vampire, le cinéma, comme peuplé de mort-vivants, rend immortelles les existences qu’il filme. Et quand la lumière paraît, ce sont à la fois le cinéma et le vampire qui s’évanouissent.

Éditorial proposé et rédigé par Léa Larosa