Ode à la nuit

Alors que l’épidémie de Coronavirus bat son plein, poussant toute une partie de l’Europe à se confiner une troisième fois en un an, c’est tout un pan de notre vie qui a été sacrifié et nous manque cruellement aujourd’hui : la nuit et la vie nocturne. Haut lieu par excellence de l’interaction sociale, moment propice aux rencontres, aux fêtes et à la rêverie, la nuit s’est vue réglementée, limitée, interdite. A l’heure où s’écrivent ces lignes, le couvre-feu en France est passé de 20h à 18h et la vie nocturne fait figure de lointain souvenir. Si le cinéma capte une vérité, des instants de vie, il peut nous permettre de nous rappeler, d’évoquer avec nostalgie des moments passés. Cette semaine, revenons sur le traitement de la nuit dans les films, pour nous remémorer, témoigner d’une époque où la vie nocturne ne nous était pas interdite.

Dès le début de son existence, et par sa nature même, le cinéma entretient une relation étroite avec la nuit. De par son fonctionnement de projection de lumière dans la noirceur, le cinéma éclaire les esprits au sens propre comme au figuré ; il témoigne d’une époque, d’une réalité. Art du mouvement, sa nature même lui permet d’aller plus loin que n’importe quelle forme d’art dans la recherche du vrai. Ainsi, le cinéma contribue pleinement au discours qui fait l’apologie de la lumière et annonce une victoire sur la nuit. De même, l’obscurité des salles renvoie à la nuit, on ne peut apprécier un film que dans la noirceur. Les succès des séances du soir et le développement des « midnight movies » dans les années 1950 abondent dans ce sens : le cinéma est l’art de la nuit.

Très vite, de nombreux genres cinématographiques font de la nuit leur terrain de jeu. C’est le cas du classique expressionisme allemand, des films noirs et bien sûr des films d’horreur. La nuit y est maléfique, évoque la criminalité, elle hantée par des personnages qui incarnent le mal, déchus ou égarés (assassins, prostituées, ivrognes etc.). voire des personnages plus mythiques ou carrément fantastiques (Jack L’éventreur tue la nuit, tout comme les loups garou ou les vampires, qui attaquent la nuit dans des ruelles sombres comme dans « The Addiction » d’Abel Ferrara). Drogue, alcool, sexe et violence accompagnent la nuit. La nuit apporte avec elle les pulsions, les angoisses, révèle des forces surnaturelles. D’un point de vue technique, les films d’horreur et les films noirs ont souvent abandonné le contre-jour, laissant la noirceur envahir l’image et l’esprit des spectateurs.

La nuit au cinéma, c’est aussi l’occasion de rencontres impromptues qui bien souvent tournent mal. Dans « Collatéral (Michael Mann), c’est un Jamie Foxx chauffeur de taxi la nuit qui va faire la rencontre qu’il ne faut pas faire. Même principe, plus tragique, pour une Monica Bellucci rentrant de soirée dans « Irréversible » (Gaspar Noé). Le plus souvent, la nuit prête aux dérives urbaines ou à l’errance. Dans « Eyes Wide Shut » (Stanley Kubrick), le personnage de Tom Cruise s’enfonce dans la paranoïa lors de ses promenades nocturnes. Mais de ces dérives peuvent aboutir des rencontres, plus positives, voire amoureuses. Dans « Ma nuit chez Maud » c’est un jeune Jean-Louis Trintignant qui est confronté à l’intimité de la belle Maud le temps d’une nuit restée à la postérité. Dans « Nuits Blanches », Visconti joue sur cette contradiction avec une rencontre faite la nuit qui paraît initialement de bon augure pour un Marcello Mastroianni instantanément amoureux mais qui se termine ironiquement. La nuit est et demeure épaisse et mystérieuse, impénétrable.

Enfin, dans les films et dans l’art en général, la nuit bouleverse notre rapport à la réalité, ouvre au mystère, au fantastique. Elle peut en ce sens apparaître comme bénéfique lorsqu’elle favorise le repos, la tranquillité, la sécurité du cercle familial, la pensée, la sexualité. Dans « Les 400 coups », l’enfant Antoine Doinel passe des nuits agitées dans une petite pièce, symbole de la précarité de son cercle familial qu’il va être amené à fuir. Lorsque les nuits sont troublées, c’est tout l’équilibre d’une ville, d’une communauté, d’un cercle social qui en est bousculé. C’est le cas dans « Les Griffes de la nuit » ou dans « Le loup garou de Londres », deux grands films d’horreurs fantastiques qui font de la nuit le point de bascule de la réalité au cauchemar.

Ainsi, certains cinéastes ont fait du cadre nocturne leur principal, si ce n’est leur seul, terrain de jeu. C’est le cas de Wong Kar-Wai et son rapport au monde spécifiquement nocturne.

En hommage à nos dérives nocturnes à nous, nos souvenirs de fêtes, nos promenades, nos errances avant ou après une séance de cinéma, The Film Society vous propose cette semaine 7 films qui sauront titiller votre corde nostalgique et rempliront vos nuits d’images, en attendant de pouvoir les vivre à nouveau.

Proposé et rédigé par PierreSenecal