Stanley Kubrick, le cinéphile

Parcours initiatique et cinéphile du réalisateur

À l'occasion du 88e anniversaire de Stanley Kubrick, la BFI (British Film Institute) consacrait un dossier complet en 2013 sur la cinéphilie du réalisateur avec l'aide précieuse de Jan Harlan, son fidèle bras droit qui déclara alors auprès du journaliste Nick Wrigley être soulagé de parler d'autres films que ceux de son ami. En effet, il ne compte plus les fois où on lui a demandé de donner une explication à la fin de 2001 : L'Odyssée de l'Espace...

Quels films ont fasciné Stanley Kubrick ? Ensemble, décortiquons les affinités cinématographiques de l'un des cinéastes les plus apprécies par la communauté, toute génération confondue.


Entre Lolita et Docteur Folamour : un top 10

Il existe officiellement une seule et unique liste des dix films favoris de Stanley Kubrick. Envoyée en 1963 à un tout nouveau magazine intitulé comme il se doit« Cinema », elle regroupe les films suivants :
 

1 – I Vitelloni – (Federico Fellini, 1953)

2 – Les Fraises sauvages – (Ingmar Bergman, 1957)

3 - Citizen Kane – (Orson Welles, 1941)

4 – Le Trésor de la Sierra Madre – (John Huston, 1948)

5 – Les Lumières de la ville – (Charles Chaplin, 1931)

6 – Henry V – (Laurence Olivier, 1944)

7 – La nuit – (Michelangelo Antonioni, 1961)

8 – Mines de rien – (Edward F. Cline, 1940)

9 – La Folle Histoire de Roxie Hart – (William Wellman, 1942)

10 – Les Anges de l'Enfer - (Howard Hugues, 1930)
 

Une liste de films aujourd'hui devenu des grands classiques, résultat de son temps passé dans les salles obscures du Museum of Modern Art de New York lorsqu'il n'était pas occupé avec le Leica III offert par son père, initiateur de sa passion pour la photographie ou entre deux parties d'échecs, son jeu de plateau favori. Un choix sans réelles surprises. En outre, il n'est pas rare de retrouver Les Lumières de la ville dans de nombreux classements de réalisateurs.

Cette liste, c'était dans les années 1960. Mais quel serait le classement du cinéaste bien des années plus tard après le passage de la Nouvelle Vague et à l'arrivée du Nouvel Hollywood ? Jan Harlan est persuadé que les films de Bergman, Welles et Chaplin resteraient dans ce top, et qu'il aurait volontiers remplacé la version d'Henry V de Laurence Olivier par celle de Kenneth Branagh.
 

" Mon univers d'images de cinéma s'est créé au Museum of Modern Art, quand je visionnais les films de Stronheim, D.W. Griffith et Eisenstein. J'étais frappé par ces films fantastiques. Je n'ai jamais été frappé au point de dire «Bon, je vais aller à Hollywood et gagner 5 000 $ par semaine et vivre dans un endroit formidable et avoir une voiture de sport ", non, j'étais vraiment amoureux des films. J'avais l'habitude de tout voir au RKO mais je me souviens avoir pensé à l'époque que je ne connaissais rien au cinéma, mais j'avais vu tellement de films mauvais que je me suis dit: " Même si je n'en fais pas, je ne peux pas croire que je ne peux pas faire un film au moins aussi bon que ça. Et c'est pourquoi j'ai commencé, pourquoi j'ai essayé."
- Interview par Lloyd Grove, Washington Post, le 28 juin 1987


Des influences internationales

La liste de Kubrick pour le magazine Cinema a bien entendu fait réagir les historiens et critiques de cinéma du monde entier, à commencer par le français Michel Ciment qui pointe du doigt l'absence de grands cinéastes tels que Max Ophuls ou encore Elia Kazan. Difficile de satisfaire tout le monde. Néanmoins, le cinéaste parlait déjà d'eux quelques années auparavant :

En 1957 en interview avec les cahiers du cinéma  :

"Le plus grand de tous, je dirais Max Ophuls, qui pour moi possédait toutes les qualités possibles. Il a un flair exceptionnel pour dégoter les bons sujets, et il en a tiré le meilleur parti. Il était également un merveilleux directeur d'acteurs." 

Et au cours de la même année à propos d'Elia Kazan :

"Sans aucun doute le meilleur cinéaste que nous ayons aux Etats-Unis. Il est capable de nous offrir des performances miraculeuses avec les acteurs qu'il dirige."

Au cours des années 1960, Stanley Kubrick ne tarit pas d'éloges pour ses confrères : 

"Je crois que Bergman, De Sica et Fellini sont les trois seuls cinéastes au monde qui ne sont pas simplement des "opportunistes artitiques". J'entends par là qu'ils ne se contentent pas de s'asseoir et d'attendre qu'une bonne histoire arrive, puis de la réaliser. Ils ont un point de vue qui s'exprime de maintes et maintes fois dans leurs oeuvres, ils écrivent eux-mêmes ou alors font écrire du matériel original pour eux."

1966, Stanley Kubrick délivre une véritable déclaration d'amour :

"Il y a très peu de réalisateurs dont vous diriez que vous devriez automatiquement voir tout ce qu'ils font. Mais je mettrais Fellini, Bergman et David Lean en tête de ma première liste, et Truffaut dans un autre niveau."

Et enfin sur Chaplin :

"Si quelque chose se passe vraiment à l'écran, la façon dont il est filmé n'est pas crucial. Chaplin avait un style cinématographique si simple qu'il ressemblerait presque à I Love Lucy [sitcom américaine écrite et diffusée au cours des années 1950], mais vous étiez toujours hypnotisé par ce qui se passait, allant jusqu'à son style, essentiellement non cinématographique. Il a eu souvent recours à des décors bon marché, un éclairage de routine... mais il a fait de grands films. Ils perdureront avec le temps plus longtemps que quiconque."


Katharina Kubrick-Hobbs complète la liste

En plus de Jan Harlan, la fille de Stanley Kubrick paie le prix de la notoriété de son père. Pour en finir avec les incessantes demandes des cinéphiles, elle finit par divulguer une énième liste :

"Les gens ont un étrange désir de 'lister' les choses. Le meilleur, le pire, le plus grands, le plus ennuyeux... N'allez pas vous amuser à analyser jusqu'à la mort le sens de cette liste que j'ai à moitié mémorisée. Il aimait les films à leur façon... pour mémoire je sais qu'il aimait :

- Trains étroitements surveillés (Jiri Menzel, 1967)

- Le Loup-garou de Londres (John Landis, 1981)

- Au feu, les pompiers ! (Milos Forman, 1967)

- Metropolis (Fritz Lang, 1927)

- L'Esprit de la ruche (Victor Erice, 1973)

- Les Blancs ne savent pas sauter (Ron Shelton, 1992)

- La Belle et la Bête (Jean Cocteau, 1946)

- Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974)

- Un Après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975)

- Vol au-dessus d'un nid de coucou (Milos Forman, 1975)

- Le Silence des Agneaux (Jonathan Demme, 1991)

et je sais qu'il détestait Le Magicien d'Oz (1939)."


Éclectique au possible, on peut faire le constat suivant : la majorité des films favoris de Stanley Kubrick résonnent avec ceux des spectateurs contemporains. Un très grand nombre occupe aujourd'hui une place privilégiée dans le coeur et l'esprit des amateurs du septième art. Était-ce ça finalement son plus grands secret ? Réussir à s'identifier à son audience avec le temps ?