Tommy Wiseau, coach en développement personnel

Leçon de vie de celui qui a écrit, produit et réalisé le plus mauvais film de tous les temps

Avant-propos : toutes les anecdotes et informations sur le parcours de Tommy Wiseau sont tout droit tirés de l'ouvrage The Disaster Artist écrit par Greg Sestero et Tim Bissell – très fidèlement scénarisé par James Franco dans le film éponyme sorti en 2017.

Tommy Wiseau. L'homme à la chevelure couleur noir corbeau, constamment accompagné de ses lunettes de soleil et, s'il ne revêt pas un smoking, se retrouve toujours vêtu d'un style punk-rock à l'image d'un adolescent en proie à ses pulsions. Ne nous y trompons pas, derrière l'homme se cache un éternel enfant. À moins de vivre en ermite, vous connaissez forcément l'individu, le descendant (légitime ?) d'Ed Wood internationalement reconnu comme l'auteur du « plus mauvais film de tous les temps », sujet à de nombreuses moqueries, détournements, caricatures, ''memes'', ou encore... de culte.

Authentique, lunaire, génie incompris, difficile de définir un individu aussi mystérieux que Tommy Wiseau : des origines inconnues du grand public, une fortune colossale inexpliquée, aucun doute possible, Tommy Wiseau est un personnage à part entière.

Comment un tel hurluberlu a pu réussir à percer – à sa manière - à Hollywood ? L'argent ? Ou autre chose de plus profond ?

Tommy Wiseau ne se soucie guère de ce que l'on peut penser de lui. C'est là une des premières qualités du cinéaste. Devenu maître du Subtil Art of Not Giving a F*** (en référence à l'ouvrage éponyme de Mark Manson entièrement dédié au développement personnel et au détachement du regard des autres), l'un des exemples probant est sa rencontre avec Greg Sestero, au cours d'un cours d'art dramatique mémorable. L'étudiant se lève, se rend sur scène, exige qu'on l'appelle Tommy, sélectionne au hasard l'une des comédiennes novices et se met à interpréter – à sa sauce – le déchirant appel à l'aide de Marlon Brando d'Un Tramway nommé Désir. Pas sûr que Stella le rejoigne ce coup-ci.

Timide et angoissé, incapable d'aligner une seule réplique de Samuel Beckett sans bafouiller, Greg Sestero, qui deviendra son meilleur ami et fidèle bras droit, voit à travers Tommy un modèle en dépit des rires étouffés de ses camarades. Un flair qui a changé sa vie. En partant à sa rencontre à la fin de ce même cours, Tommy Wiseau lui promet de lui apprendre un seul et unique filon pour devenir comme lui.

L'action. Dans un fast-food bondé, Greg Sestero, guidé par son mentor, va réussir ce qu'il n'a jamais entrepris, ou même considéré : quitter sa zone de confort. Accompagné d'un texte d'Herman Melville, The Lightning-Rod Man, Wiseau, décidément plus cultivé qu'il ne le laisse paraître force à celui qui décrochera le premier rôle dans The Room de se lancer dans une interprétation digne de ce nom sans se soucier du regard d'autrui. Véritable happening où toute la pression psychologique d'un  instant T prophétiquement ridicule se métamorphosera en soulagement immédiat et salvateur. La récompense d'un passage à l'action.

L'idée de propulsion, un conseil qui peut s'appliquer en dehors des métiers du spectacle, les plus grands chefs d'entreprise de notre ère vous le diront : pour réussir, il faut y croire, et pour y croire, il faut se faire violence et passer à l'action. Aucune barrière ne peut vous obstruer le passage, les critiques et les pessimistes n'ont plus d'intérêt pour vous, rappelez-vous de L'Art Subtil de s'en foutre un peu plus haut. Et si vous vous entêtez à chercher une force négative qui essaierait de contrecarrer vos projets, ne cherchez plus, vous en êtes le seul responsable. En fin de compte, le seul ennemi de vos ambitions, c'est vous.

Pour citer Virgile : « Ils peuvent parce qu'ils croient pouvoir. »

La suite ressemble presque à du cinéma. Les deux compères sont persuadés de perdre leur temps à San Francisco, partent sur un coup de tête en voiture direction Los Angeles, s'installent dans un appartement détenu depuis longtemps par Tommy – plus rien ne nous étonne avec lui - avec un seul objectif en tête : conquérir le tout Hollywood. Néanmoins, à la différence de Judy Garland (dans Une étoile est née) ou Emma Stone (dans La La Land), le duo se heurte à la cruelle réalité : ils ne sont que les miettes d'un gâteau que tout le monde convoite.

Tandis que l'un commence sérieusement à se remettre en question, l'autre envisage naïvement – mais il y croit dur comme fer - à l'impensable. Écrire son propre scénario, le produire, le réaliser et bien entendu occuper la tête d'affiche. Un brin de narcissisme qui a pourtant permis de déjouer les carcans hollywoodiens. Explicité dans l'ouvrage The Disaster Artist, Greg Sestero revient sur la bataille menée par Tommy pour conserver sa vision originale corps et âme. Quatre équipes de tournage différentes se sont succédées pour satisfaire l'oiseau perché. Et s'il fallait s'en procurer une cinquième, Tommy Wiseau l'aurait fait. Il est le détenteur de l'Art Subtil.

Ironiquement, The Room rejoint de grands films tels qu'Apocalypse Now, The Revenant ou encore Lost in la Mancha pour son tournage désastreux. Et plus fort encore, avec la sortie du film de James Franco, The Room se paye le luxe de posséder son propre Lost in la Mancha. Pas mal pour un hurluberlu qui voulait tourner son film en HD et en 35mm en même temps pour transgresser l'industrie.

D'une action saugrenue, Tommy Wiseau est devenue une icône de la pop culture. Savouré avec le temps, The Room est régulièrement programmé à l'occasion de séances spéciales à Los Angeles et San Francisco où les fanatiques clament en chœur les répliques aujourd'hui devenues célèbres.
À l'image des chanteurs d'un tube des années 80, Tommy Wiseau et Greg Sestero font de nombreuses tournées à travers le monde pour présenter l’œuvre maudite. Leur dernière apparition en France remonte en février 2018, au Grand Rex avec un public déjanté et hilare qui ose lâcher prise. Lorsqu'un fan se permet de monter sur scène avec un ballon de rugby pour faire des passes avec le cinéaste, ce dernier se plie très volontiers au jeu sans se soucier du temps réglementaire initialement accordée à leur interview, ou du regard des autres.

Quand on lui demande s'il réalise la chance qu'il a de vivre de son vivant ce qu'Ed Wood, en son temps, n'a pas vécu, sa réponse est parfaite : « Qu'est-ce qu'on en a à faire d'Ed Wood ? Je m'en fiche en fait. »

Tommy Wiseau. Authentique, lunaire, inspirant.

« Les gens pleins de ressources connaissent-ils l'échec ? Bien sûr que oui. Les croyances positives garantissent-elles des résultats à chaque fois ? Évidemment non [ …] mais l'histoire a montré à de multiples reprises que, quand les gens adoptent un système de croyances qui leur donne du pouvoir, ils reviennent à la charge avec assez de détermination et de ressources pour finir par réussir. » - Anthony Robbin dans Pouvoir Illimité