Tutoyer les étoiles

Artwork par Justin Peters

Tom Cruise, l'acteur-producteur survitaminé de la franchise d'action la plus intense de ces vingt dernières années a fait une promesse : il tournera dans l'espace, au cœur de l'ISS en collaboration directe avec la fructueuse base SpaceX et bien entendu, sa maison mère, la NASA. Prévue pour une sortie exclusive sur grand écran afin de garantir une expérience hors du commun, ce futur projet ambitieux pourrait bien représenter le climax de la thématique de l'espace au cinéma.

 

Un fantasme qui ne date pas d'hier

Georges Méliès pouvait-il imaginer que l'on produirait un jour un film de plus de 20 minutes, au cœur de même de l'exosphère ? Mieux encore, pouvait-il seulement concevoir qu'un peu plus de soixante années plus tard, quelques hommes – des « astronautes » - puissent atteindre la surface lunaire et marquer à jamais l'histoire ? Jusqu'ici, la conquête de l'espace se limitait aux récits et légendes, qu'il s'agisse de Jules Verne et de son voyage de la Terre à la Lune ou Lucien de Samosate qui imaginait Ulysse englobé d'une panse de baleine en direction du satellite lunaire en passant par le visionnaire H.G. Wells qui imagina la cavorite comme matériau révolutionnaire pour ses voyageurs dans l'espoir de découvrir une civilisation cachée, les Sélénites.

C'est l'aventure avec un grand A qui prime et non l'exactitude scientifique. Comment ne pas avoir en tête le visage Lunaire recouvert de crème fouettée exprimant la surprise de recevoir un obus dans son oeil ? Il faudra attendre 1929 et Fritz Lang avant de pouvoir porter un soupçon de réalisme dans le voyage stellaire avec La Femme sur la Lune. Pour ce film, il s'entoure du physicien Hermann Oberth, considéré aujourd'hui comme une légende des premières expérimentations des vols spatiaux. Ce serait d'ailleurs ce film qui aurait popularisé le décompte avant décollage.

On recense au final peu de films ayant traité en profondeur du voyage spatial jusqu'aux années 1950, on en compte principalement deux : Le voyage cosmique (1936) de Vassili Zouravlev et Destination... Lune ! (1950), tous les deux inspirés par le film de Fritz Lang. En particulier le second où Irving Pichel n'a jamais caché son influence principale souhaitant repousser toujours plus loin le réalisme d'une telle expédition.

 

Le grand n'importe quoi populaire

La seconde moitié du XXe siècle est sans équivoque la période la plus populaire et la plus mémorable à la fois pour les scientifiques et les cinéphiles. Historiquement, c'est la passionnante « course à l'espace » - dont Damien Chazelle en a fait une belle retranscription dans First Man – opposant les américains et les soviétiques au cours de la Guerre Froide. Une compétition qui, rappelons-le, fut dominée pendant longtemps par le camp soviétique au grand dam des américains depuis le lancement de Spoutnik 1 en octobre 1957 jusqu'à l'implantation du drapeau Stars and Stripes, événement suivi par plus d'un demi-milliard de téléspectateurs sur leur poste de télévision.

Forcément, impossible d'omettre le 2001 de Kubrick, qui, en dépit de ses longueurs interminables fait preuve non seulement d'un réalisme déconcertant pour son époque et d'un esprit visionnaire dans sa démarche : de la place de l'Homme dans la société - et même l'univers - à sa responsabilité dans les dérives de la technologie. Mais doit-on revenir sur le film le plus acclamé du cinéaste ?

C'est l'époque où l'on retrouve tout et n'importe quoi à l'affiche. D'un côté, Hollywood adapte un grand nombre d'oeuvres littéraires à caractère dystopique et de l'autre s'essaie à des projets plus originaux quitte à mettre à mal la cohérence des lois de la physique. Le monde s'ouvre alors aux êtres venus d'ailleurs, les sabre-lasers deviennent les symboles de la pop culture et plus personne ne vous entend crier dans le cosmos. D'après la NASA, Armaggeddon aurait la Palme du n'importe quoi spatial suivi de près par Mission to Mars, Planète Rouge et même... Gravity.

 

Un retour au fantasme des premiers temps

Personne n'est passé à côté du film-catastrophe d'Alfonso Cuarón et la raison est très simple : on nous promet une expérience immersive digne des astronautes en mission en orbite avec une sensation de réalisme accru dès les premières secondes grâce au recours de plans-séquences. Avec un tel procédé, le XXIe siècle fait finalement machine arrière, non seulement on revient à l'esprit du cinéma des premiers temps (dit "le cinéma des attractions") et surtout aux idéaux de Fritz Lang avec l'évolution technologique en plus. Le constat est sans appel : le réalisme scientifique devient une nouvelle forme de spectacle.

À l'heure où la NASA et SpaceX ne cessent de repousser les limites de l'exploration spatiale, où il est possible d'assister en streaming et en direct à la vie des astronautes au coeur de l'ISS, l'astronomie n'a jamais été autant huppé. Les cinéastes et les producteurs l'ont bien compris et cherchent toujours à se renouveler, quitte à aller jusqu'au trip métaphysique d'Interstellar

Partir à la quête d'un nouveau monde. Pouvoir tutoyer les étoiles sans bouger de son siège de cinéma. Réaliser finalement le rêve de Georges Méliès et Jules Verne grâce aux moyens modernes.

 

Cette semaine, The Film Society met à l'honneur 7 films qui ont marqué les vingt premières années de ce siècle.

Proposé et rédigé par Thibault Juilliart