Ville nouvelle et inventions cinématographiques

(Toute) petite histoire d’un lieu de tournage emblématique : Cergy-Pontoise

Crédits : onglet "Patrimoines et inventaire", site de la Région Île de France / https://patrimoines.iledefrance.fr/actualites/axe-majeur-cergy-pontoise-labellise-patrimoine-interet-regional

Il y a des lieux de tournage qui sont emblématiques, tant par leur caractère intrinsèque - une architecture remarquable, un paysage à couper le souffle - que par leur(s) histoire(s) cinématographique(s). On pourrait faire une géographie des lieux de tournage les plus utilisés, les plus vus, et une typologie de la manière dont ils sont montrés selon les films. Tiens, d’ailleurs, c’est ce qu’on va faire aujourd’hui.

 

Une ville nouvelle : Cergy-Pontoise

 

L’agglomération Cergy-Pontoise est ce qu’on a appelé dans les années 1970 une ville nouvelle. Constituée en communauté de communes, l’agglomération a rassemblé quelques treize villes et villages afin de constituer un ensemble urbain aux portes de Paris, à même d’accueillir la population toujours plus nombreuse de la capitale.

À cette époque, les projets architecturaux ont le vent en poupe en France : la tour Montparnasse est inaugurée en 1973, le centre Pompidou en 1977… Ce genre de projets monumentaux confiés à des architectes-stars sont loin de faire l’unanimité, et déclenchent régulièrement les foudres de l’opinion publique. Toujours est-il que les pouvoirs publics soutiennent les initiatives parfois utopiques, rêvant à une reconfiguration des modes de vie urbains et/ou humains en général, inspiré par exemple par les réalisations une vingtaine d’années plus tôt d’un Corbusier, avec les différentes Cité Radieuses en France.

 

Ainsi, différents projets d’aménagement monumental d’espaces aux portes de Paris voient le jour, réalisés conjointement entre les pouvoirs publics et des architectes et/ou des artistes. Cergy-Pontoise fait partie de ces projets pour lesquels un aménagement théâtralisé est imaginé.

 

Parmi les points d’attraction à Cergy-Pontoise, on peut nommer la place de l’Horloge imaginée par les architectes Martine et Philippe Deslandes, avec le concours d’un horloger, ou encore l’hôtel de préfecture du Val-d’Oise, qui prend la forme d’une pyramide inversée. Surtout, la star de Cergy-Pontoise, c’est l’Axe majeur : une œuvre-parcours imaginée sur trois kilomètres de longueur, au beau milieu de la boucle créée par le cours naturel de l’Oise, par l’artiste Dani Karavan avec le concours d’urbanistes et architectes.

 

Au-delà des éléments architecturaux remarquables, Cergy-Pontoise est aussi une ville qui a été pensée pour la vie quotidienne. L’urbanisme a notamment constitué des ensembles d’habitations avec le plus d’espaces piétons possibles, des écoles et des collèges positionnés de manière stratégiques pour que toustes aient accès rapidement, facilement, et en sécurité aux lieux d’éducation. L’aménagement de ce lieu anciennement très peu urbanisé a tenté de conserver un certain lien avec le mode de vie qui prenait place : déplacements libres, moins de frontières entre les différents espaces, omniprésence de la balade. C’est ce qui a aussi fait de Cergy-Pontoise une agglomération particulièrement agréable à vivre pour les familles et les enfants.

 

 

Un terrain d’invention pour le cinéma

 

On imagine désormais aisément pourquoi un lieu comme Cergy-Pontoise peut être si riche pour des cinéastes.

 

En 1987, Eric Rohmer réalisait L’ami de mon amie : cette romance à quatre personnages prenait l’agglomération pour théâtre, comme pour symboliser l’étendu des possibles qui s’offraient dans cette vi(ll)e nouvelle. Un ensemble urbain pensé pour désengorger Paris de sa population, tout en étant attractif par un mode de vie plus oisif est tout désigné pour raconter les amours hésitantes de jeunes gens qui se cherchent. Surtout, la comédie romantique ainsi déplacée explore d’autres choses que la passion vue et revue dans la ville de l’amour, ou que le triangle dramatique dans la capitale culturelle.

 

Et c’est tout à fait à Rohmer que pense Guillaume Brac quand il met en scène ses Contes de Juillet - dont le titre fait référence à la série de quatre films « Les contes des quatre saisons » de Rohmer - à Cergy-Pontoise quelques années plus tard. Et pour pousser plus loin encore l’écho avec Rohmer, le premier film de ce diptyque (un court-métrage de 34 minutes) s’intitule L’amie du dimanche.

Cette fois-ci, dans un style documentaire qui laisse tout de même libre court au plaisir de raconter la romance, Guillaume Brac déplace sa caméra à un endroit très particulier de Cergy-Pontoise : l’île de loisirs. Cette base de loisirs nautique est un endroit emblématique pour des générations d’enfants et de jeunes adultes. Ouverte en 1977 sur les lieux d’une ancienne carrière de granulats, la base est une installation de grande taille riche d’un très grand nombre d’activités : pédalos, canoë, téléski, vague à surf, stade d’eau vive… Au fil de L’amie du dimanche mais surtout de L’île aux trésors - long-métrage constituant le deuxième volet du diptyque Contes de Juillet - on suit l’été de jeunes, pour la plupart habitant dans l’agglomération de Cergy-Pontoise. Entre baignades surveillées et bravade des interdits, des romances se dessinent, des amitiés se renforcent. C’est un portrait très enjoué de la multitude de personnes qui fréquentent la base que nous offre Guillaume Brac, ayant lui-même fréquenté cette base nautique dans son enfance.

 

Et c’est peut-être le meilleur lien à ces lieux de loisirs et ces architectures étonnantes : l’enfance, voire jusqu’à l’adolescence. C’est elle qui donne l’énergie de se raconter des histoires, de croire aux choses incroyables qui nous arrivent et qu’il faut saisir dès qu’elles se présentent. Ainsi, au beau milieu de l’étang de la Folie - qui fait partie de la base nautique - se dresse une pyramide - qui fait elle partie de l’Axe majeur. Explorée à la nuit tombée en paddle dans L’île aux trésors, elle est le symbole de ce qui lie réalité et imagination aussi dans Petite Maman de Céline Sciamma. Cette drôle de construction, dans laquelle on ne peut entrer qu’en passant par l’eau, cristallise tout ce qu’il peut y avoir d’irréel dans l’imaginaire enfantin. La confusion se créé aussi sur nos écrans : cette pyramide existe-t-elle vraiment? Cette scène de documentaire est tellement décalée, ce moment d’un film de fiction parait fictif dans une narration déjà fantastique. Alors, le nom de l’étang qui accueille cette drôle de structure prend tout son sens.

C’est peut-être aussi justement le haut pouvoir symbolique de cette pyramide, ajouté à son alignement avec l’axe célèbre Pyramide du Louvre / Arc de Triomphe / Grande Arche de La Défense qui en fait un catalyseur des meilleures théories complotistes.

 

Pour Céline Sciamma, Cergy-Pontoise est le lieu de l’enfance, et des possibles : elle avait déjà choisi l’agglomération comme lieu de tournage pour Naissance des pieuvres, conservant le lien à l’eau puisque ses héroïnes s’entrainent à la piscine municipale.

 

Finalement, les aspects irréels et parfois monumentaux des différents espaces offerts par la base nautique et les douze stations de l’Axe majeur ont attiré bien du monde, au-delà même des cinéastes : le défilé « cruise » 2022 de Louis Vuitton a eu lieu sur la passerelle  rouge qui se jette au-dessus de l’Oise, le clip de la chanson « Seeds » de Camille a été tourné sur la place des colonnes, et c’est sous la passerelle rouge que Gilles joue au tennis dans une vidéo tournée par le Studio Bagel.

 

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À la fois pour les paysages naturels et architecturaux hors du commun qu’elle propose que pour les symboles qu’elle recouvre en tant que « ville nouvelle », l’agglomération Cergy-Pontoise est devenu un lieu de tournage fréquent pour des productions audiovisuelles très différentes les unes des autres. Les histoires qui s’y racontent sont souvent liées à la jeunesse, aux idées d’oisiveté et de saisissement du moment présent.

 

Ce qui est certain, c’est qu’il y a encore beaucoup d’histoires à y raconter, et bien plus encore à y vivre.

Proposé et rédigé par Cécile Gauclère